#RDVAncestral

Deuxième #RDVAncestral : juin 1940

Chaque troisième samedi du mois, il est possible de partir à la rencontre de ces ancêtres. Le #RDVAncestral est un projet d’écriture, ouvert à tous, qui mêle littérature et généalogie. L’idée principal de ce rendez-vous est de partir à la rencontre de ces ancêtres, à l’époque choisi, et d’imaginer la suite. Vous pouvez retrouvez les rencontres de tous les participants sur le site www.rdvancestral.com.

Cette fois, je sais où nous sommes ! Même si le lieu n’est pas exactement comme il est aujourd’hui, je reconnais parfaitement l’endroit. Je me trouve sur le quai de la gare de Châlons-en-Champagne. Enfin non, ma ville ne devait pas encore avoir changé de nom, nous sommes donc à Châlons-sur-Marne, chef-lieu du département de la Marne. Je prends quelques secondes pour l’admirer. La verrière au dessus du quai est magnifique et majestueuse, comme j’aurais aimé la connaitre ainsi ! Je ne peux m’attarder plus longtemps, il règne une ambiance assez pesante. De plus en plus de personnes s’amassent sur le quai. Je me rends compte qu’il n’y a pas que des voyageurs lambda. Je reconnais, par leur tenue, des infirmières et du personnel hospitalier. Une voix se fait entendre de l’intérieur du bâtiment :

« Faites place s’il vous plait ! »

La foule s’écarte pour laisser passer plusieurs dizaines de brancards occupés. Le personnel accompagne également des vieillards. Pas de doute, nous sommes le 12 juin 1940. Cela fait un bon mois que la ville et sa population sont mises à rudes épreuve. L’armée nazis bombardent inlassablement la cité provoquant destructions et incendies. Depuis quelques jours, c’est un peu plus calme mais les citoyens châlonnais ont les nerfs à vifs. D’ici quelques heures, la 2ème division de panzer du 39ème corps d’armée motorisée attaquera Châlons, ma ville… Ma gorge se serre, j’ai une boule au ventre. Châlons est officiellement évacuée. Les patients des hôpitaux, des maisons de retraite, de l’hôpital psychiatrique doivent quitter la ville. Les autorités ont donné ordre aux derniers Châlonnais de quitter la cité, de fuir vers d’autres villes plus sûres.

Je suis attentive aux personnes présentent sur le quai et celles qui arrivent. Je cherche des visages familiers que j’au vu de nombreuses fois en photos et dont je ne cesse de contempler. Je me fraye un chemin près de l’entrée du quai pour être sûre de ne pas les rater ! Tout à coup j’entends :

 » Huguette, Simone, restez bien derrière moi. Rose tu suis aussi ?

– Oui ne t’en fais pas. Nous sommes toutes les 3 derrière toi, répond Rose.  »

Je m’approche doucement d’eux. Jules, mon arrière grand-père avec sa casquette visée sur la tête, est fidèle à ce que l’on m’a toujours raconté : grand avec une belle carrure. La famille s’arrête sur le quai. Ils sont chargés comme des mulets avec plusieurs couches de vêtement les uns par dessus les autres et des bagages à main. Jules a une couverture roulée en bandoulière dans le dos. Je suis heureuse d’apercevoir Huguette, ma Mamie, qui n’a que 12 ans à cette époque. Elle se tient devant son père. Simone, 12 ans aussi, la fille de Rose, se tient près d’elle.

Jules et Rose se sont rencontrés à Châlons. Tous les 2 veufs et parents, ils se sont mariés 2 ans auparavant, le 1er août 1938. Huguette et Simone se considèrent comme des soeurs.

Je regarde ma Mamie. Elle a l’air inquiète, mais quel enfant ne le serait pas dans une telle situation. Je regarde Jules aussi. Revenir de la Grande Guerre et recommencer 25 ans après, quel horreur !  Dans quel état d’esprit peut-il bien être ?

Soudain le klaxonne d’un train se fait entendre. Quelques secondes après, il entre en gare. Le crissement strident des freins signale son arrêt imminent. Mais ce n’est pas un train de voyageurs ordinaires qui s’arrête. Ce sont des wagons à bestiaux tractés par une vieille locomotive !

Le chef de gare organise l’installation de la population :

« Dans les wagons 1 à 7 : les malades et le personnel hospitalier. Dirigez-vous vers l’avant du quai. Merci. Pour les civils : wagons 8 à 12. Montez tant que vous pouvez. S’il n’y a plus de place, le prochain train sera là dans 4 heures. »

Jules et Rose se regardent. Puis Jules s’adresse aux fillettes:

« Allez les filles, venez, dépêchez-vous, nous allons monter dans ce train. »

Toujours aussi inquiète, Huguette attrape la main de son papa et ils se dirigent tous les 4 vers l’arrière du train. Je les suis aussi afin de pouvoir monter dans le même wagon qu’eux. Je ne sais pas combien il peut y avoir de personne dans cette gare mais nous sommes nombreux. Je ne suis pas certaine que tout le monde tiendra…

Jules grimpe dans l’un des premiers wagons réservés aux civils et aide Huguette, Simone et Rose à monter à bord. La marche est assez haute. Jules aide également d’autres personnes. Cela ne m’étonne absolument pas de lui. J’en profite et je me dirige de son côté. Jules me tends la main, je la saisis et grimpe à mon tour dans ce wagon de fortune.

« Merci » lui dis-je.

Il me sourit brièvement puis continue son action. Je me faufile parmi les voyageurs et me place tout près de ma Mamie en veillant à laisser de la place pour son papa. C’est tellement bizarre cette situation. J’ai envie d’aller l’embrasser, la réconforter en attendant que Jules arrive mais je ne peux pas ! Elle me prendrait pour une illuminée surtout si je lui lance un « Salut Mamie » !

Après quelques minutes, Jules revient auprès de sa famille. Les portes du wagon se ferment. Le train ne devrait pas tarder à s’élancer en direction du Sud, en passant par Nevers. Ils descendront pour y être hébergée par Odette, la sœur de Jules qui vit dans cette commune avec son mari, son fils ainsi que Blanche leur mère.

Le chef de gare siffle et le train se mets doucement en marche. Nous sommes serrés, le voyage sera difficile. Peu à peu, malgré l’inquiétude qui règne, les voyageurs semblent se détendre.

Nous roulons depuis une bonne demi-heure quand tout à coup, dans un vacarme assourdissant, des avions semblent mitrailler dans une zone proche de notre train. Le train se mets à bouger et à trembler de façon inhabituel ! Des explosions retentissent, des voyageurs hurlent. Jules réagit tout de suite, il attrape Rose et se couche sur les 3 filles pour les protéger. Il n’y a pas de doute, c’est bien notre train qui est visé ! Je m’accroupie et me protège la tête. La ferraille crisse, pitié, il faut que ça s’arrête ! Le train est chahuté dans tous les sens puis il se stoppe net. Pendant quelques secondes, plus un bruit. Un silence apocalyptique. Puis, j’ouvre les yeux et relève la tête. Je vois Jules dans la même position que je l’ai laissé. Il y a de la fumée partout. On peut entendre quelques gémissements. Jules se redresse à son tour :

« Les filles vous n’avez rien ?

Toutes les 3 le réconfortent d’un signe de tête. Puis il se tourne vers moi.

– Mademoiselle, tout va bien ? me demande-t-il.

– Oui, ça va. Merci beaucoup, lui dis-je.

il me sourit puis se tourne vers Rose.

– Je vais voir si l’on a besoin de moi. Je reviens.

Jules se lève et retire la couverture de son dos. Là, logé dans cet écrin, un éclat de fer !

– Bon sang Rose ! Regarde ! Je l’ai échappé belle ! s’exclame-t-il.

– Oui !  » répond Rose.

Jules lui donne la couverture et sors du wagon. Rose retire le projectile encore chaud et couvre les filles.

La tombée de la nuit se fait sentir. Dans le wagon, tout le monde est bien éprouvé. Chacun s’occupe de ces proches, rassure leur compagnons de voyage.

Après plusieurs dizaines de minutes, Jules revient.

« Nous allons dormir ici cette nuit. La voie ferré a été bombardée et coupée. Les agents des chemins de fer de l’est viennent d’être prévus, ils devraient arriver dans la soirée pour réparer ce qui a été endommagé. Ils en ont probablement pour toute la nuit. Le train repartira demain matin.

– Il y a des blessés ? Demande un homme à droite de Jules.

– Quelques dizaines, répond Jules. Le wagon le plus touché est celui juste devant le notre. Le personnel hospitalier les a pris en charge. Puis, d’une voix plus forte il ajoute, S’il y a des blessés dans ce wagon, même une simple égratignure, on m’a chargé de vous dire que vous pouvez trouver une infirmière vers l’avant du train.

– Savez-vous où nous sommes ? demande une femme dans le fond du wagon

– Nous sommes près de Vatry.  »

Une femme se lève, la main ensanglantée et descend du wagon suivie de 2-3 personnes.

Au fil des heures, le calme revient peu à peu. Certains voyageurs discutent, d’autres, notamment les plus jeunes se sont endormis. Huguette, Simone et Rose semblent dormir également. Jules veille encore. A quoi peut-il bien songer ? J’aimerais lui poser des tonnes de questions. Mais je ne vais pas rendre la journée plus pénible qu’elle ne l’est déjà. Je vais tranquillement le laisser se reposer et s’endormir, puis je m’en irais discrètement. Je ne me fais pas de soucis pour lui et ma Mamie. Je sais que demain, ils seront à Nevers chez Odette. Malheureusement, les allemands arriveront eux aussi quelques jours après. La famille restera dans la Nièvre jusqu’en septembre 1940, puis, il retourneront à Châlons occupée par le IIIe Reich pendant 4 longues années.

Jules s’endort à son tour. Je me lève, enjambe quelques voyageurs et descend du wagon. Quelle journée ! Je me retourne, leur envoi des baisers et m’engouffre dans les bois. Peut-être aurais-je l’occasion d’interroger Jules lors d’un autre #RDVAncestral.

 

A ma Mamie, une personne formidable ! Merci de répondre à mes milliards de questions !

gare chalons 2

 

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