Histoires diverses

De la guerre à l’asile…

« Pépère, il était comment ton papa ? »

Cette question, je l’ai souvent posé à mon grand-père maternel sans avoir de réponse concrète.

« Tu sais mon père il a fait la guerre 14 », « il a été gazé dans les tranchées » ou encore « il a vu ses camarades mourir »… Ses réponses étaient évasives lorsqu’il ne changeait pas volontairement de sujet.

En même temps, comment connaître une personne que l’on a vu si peu et certainement pas sous son meilleur jour ?

Philoxime, mon arrière-grand-père, est décédé le 18 mai 1931 à l’Asile de Prémontré dans l’Aisne alors que mon grand-père Raymond n’avait que 10 ans.

Ses réponses cachaient sans doute les dernières années de cohabitation qui ne devaient pas être très joyeuses.

Philoxime Eugène DESON est né le 24 mars 1885 à Cuirieux, petit village agricole de l’Aisne, près de Marle. Il est le 5ème enfant du couple que forme Philoxime Alexis DESON, 31 ans et HERBERT Zélia Amélie, 26 ans. Tous deux auront 13 enfants de 1878 à 1900 dont 3 décéderont dans leur première année.

Philoxime mène une vie banale de domestique de culture dans son village natal. Le 6 octobre 1906, il est incorporé au 45ème Régiment d’Infanterie basé à Laon (02) pour son service militaire sous le numéro de matricule 803. Soldat de 2ème classe, il passe au 2ème escadron du train des équipages militaires le 10 septembre 1907. Il retourne chez lui le 25 septembre 1908 avec son certificat de bonne conduite. Il passe dans la réserve de l’armée active le 1er octobre 1908.

Philoxime se marie le 10 juin 1910 à Goudelancourt-les-Pierreponts (02), village voisin de Cuirieux, avec la Berthe Marie Julia HINCELLIN.

En 1914, la guerre éclate. Comme des milliers d’hommes, il est rappelé à l’activité le 1er août par le décret de Mobilisation Générale et rejoint le 2ème escadron du train des équipages le 3 août 1914. Je n’ai pas beaucoup d’informations concernant cet escadron. Il devait probablement être à l’arrière du front en soutien aux Armées dans le ravitaillement militaire et celui des hommes.

A la maison, Berthe s’occupe de ces 2 premiers enfants : Victor né en 1911 et Berthe né en 1912. Le 17 janvier 1915, Berthe accouche de son troisième enfant qu’elle prénommera Olivier Philoxime. La guerre est toujours très active et se déroule à quelques kilomètres de chez elle. Ils résident, en cette année 1915, à Goudelancourt-les-Pierreponts.

En 1916, la guerre change de visage pour Philoxime. Le 13 janvier il est incorporé au 25ème Régiment d’Artillerie de Campagne (RAC) basé à Châlons-sur-Marne (51). Maintenant il est intégré aux combats meurtriers de cette guerre d’usure : Verdun, la Somme, Berry-au-Bac, le Chemin des Dames et pour terminer l’offensive de l’Aisne et les Monts de Flandre. Des noms qui résonnent que trop bien et prononcés par mon grand-père. Qu’avait bien pu raconter Philoxime à ce sujet ?

Composé de 3 groupes de 9 batteries de 75 (36 canons), le 25ème RAC a su se distinguer au cours de ce conflit. A Verdun en juin 1916, 180 000 coups de canon sont tirés en 17 jours. En mai 1917, avec l’appui du 25ème RAC, le Chemin des Dames reste aux mains de l’armée française. Le 25eme RAC est cité à trois reprises à l’ordre des Armées pour sa bravoure et ses compétences.

Le 11 novembre 1918, l’Armistice est signée, la guerre est finie… Philoxime rentre chez lui définitivement en mars 1919.

La vie reprend son cours doucement. En décembre, Philoxime accueille son 4ème enfant, Charles à la fin du mois de décembre 1919.

Comme on dit chez nous, Philoxime et sa famille ont la « bougeotte ». De 1910 à 1931, 12 domiciles connus et chacun de ses 7 enfants (dont 5 survivants) sont nés dans des communes différentes :

  • 1910 : Cuirieux (02) / Acte de mariage
  • 1911 : Chivres-en-Laonnois (02) – naissance de Victor
  • 1911 : Résigny (02) / dossier carrière des chemins de fer du Nord – DESON Philoxime
  • 1912 : Chambry (02) – naissance de Berthe
  • 1915 : Goudelancourt-les-Pierreponts (02) – naissance d’Olivier (dit Jojo)
  • 1919 : La Férée (08) – naissance de Charles (dit Charlot)
  • 1921: Aubenton (02) – naissance de Raymond, mon grand-père
  • 1922 : Logny les Aubentons (02) – naissance d’un enfant sans vie
  • 1923 : Revin (08) – naissance d’un enfant sans vie
  • 1924 : Haybes (08) / dossier de carrière SNCF – HINCELLIN Berthe
  • 1927 : Mezière (08)  / fiche matricule – DESON Philoxime
  • 1931 : Pargny-Resson (08) / acte décès DESON Philoxime

 

D’un point de vue professionnelle, j’ai un peu de mal à le suivre également. En 1910, il est domestique de culture. En 1911, cantonnier à Chambry (02) puis il entre aux chemins de fer du Nord le 11 août 1911 et démissionne le 23 juin 1913. Sur son acte de décès en 1931, il est sémaphoriste. J’ai longtemps pensé qu’il devait être sémaphoriste pour le compte des chemins de fer mais la réception de son dossier de carrière m’a indiqué que c’était impossible. Peut-être travaillait-il dans les écluses ? C’est une piste à éclaircir.

Rien ne laisse présager d’un quelconque trouble psychologique.

En juillet 2017, je prends mon courage à deux mains et contacte l’Etablissement Public de Santé Mentale Départementale de l’Aisne (EPSMDA) de Prémontré. Après plusieurs échanges téléphoniques, par mails et courriers, la personne en charge des dossiers des patients (que je remercie vivement pour sa gentillesse et son dévouement) m’apprend que, vu l’ancienneté du dossier, il se peut que ce dernier ait été détruit. Le Médecin Chef donne alors l’accord sur la transmission des informations médicales mais malheureusement, le dossier n’existe plus… L’agent m’indique toutefois que mon arrière-grand-père est interné du 24 avril 1931 jusqu’à son décès le 18 mai 1931.

Quelle déception… Toutefois, je ne peux m’avouer vaincue. Je décide de contacter les Archives Départementales de l’Aisne dans l’espoir qu’ils aient quelque chose…

Bingo !! Le 17 novembre dernier, les AD me répondent positivement. Le dossier de Philoxime est bien chez eux ! Il ne contient qu’une seule feuille avec des informations qui pourraient heurter la sensibilité de certaines personnes…

Commence la longue et interminable attente… Le facteur est très, très attendu ! Bon d’accord, techniquement, 14 jours ce n’est pas très long, mais quand on attend impatiemment un courrier, on a l’impression que ça prend des lustres !

Son dossier bien en main, il n’y a malheureusement pas grand chose, pas de compte-rendu médical, pas de diagnostics, pas de cause de la mort…. Juste quelques annotations du médecin :

  • affaiblissement psychiatrique – inconscience de sa situation
  • euphorisme
  • tremblement de la langue
  • rigidité pupellaire
  • signes de P.G (peut-être paralysie générale)

Et sur une page complète, le probable déroulement d’une entretien entre Philoxime et le médecin.

philoxime

Archives Départementales de l’ Aisne – H dépot 12R2345

« J’ai voulu me faire du mal » , « Je ne peux pas manger parce que je n’ai plus rien du tout dans mon ventre, plus de cœur, plus d’estomac, plus d’intestins » , « Mes organes on me les a pris. Celui qu’il l’a fait, je ne le connais pas. Il doit être en haut »…

De quel mal souffre Philoxime ? Est-ce dû à ce qu’il a vécu pendant la Grande Guerre ?

De ce que j’ai pu lire sur Internet, les soldats qui devenaient fous étaient internés soit au moment du conflit, soit tout de suite après… Pourquoi 13 ans après ? Ceux qui souffrait de troubles psychiatriques avaient toutefois un terrain héréditaire propice.

L’immense stress provoqué par l’angoisse de la guerre, la peur de mourir, de voir ses camarades mourir, entendre les coups de canon et les tirs des fusils, l’inquiétude face au lendemain ont amplifié les cas de démence. Beaucoup de soldats ont pété les plombs.

Malheureusement, même avec les quelques informations dans le dossier de Philoxime, beaucoup de questions resteront sans réponse…

Plus personne n’est la pour témoigner de son existence. Le dernier, mon Grand-père Raymond est décédé le 7 janvier 2013.

La seule et unique photographie de Philoxime trône fièrement dans mon salon. En tenue militaire, je l’imagine avec de beaux yeux d’un bleu intense comme ceux de mon grand-père.

img_0135

tombe cuirieux

La sépulture de Philoxime et sa femme Berthe dans le petit cimetière de Cuirieux.

 

 

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9 réflexions au sujet de “De la guerre à l’asile…”

  1. Waouh quel article ! Tu as réussi à l’écrire avec une distance très juste.
    C’est vraiment important d’avoir pu obtenir ce dossier médical. Philoxime, ainsi que sa famille, ont dû souffrir des conséquences de cette guerre, je pense à sa femme et à leurs enfants. La blessure psychique est parfois plus importante que d’autres blessures de guerre.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup ! C’étais assez difficile à écrire, je me pose encore pleins de question et avec le recul, j’aurais dû insister un petit peu plus auprès de mon grand-père… Sa femme a du être très forte pour porter toute la tribu… Malheureusement, selon les dires des frères de mon grand-père, elle est morte de chagrin en janvier 1945 sans nouvelles de mon grand-père qui s’était engagé volontairement en 1943 dans l’armée… Impossible de questionner mon grand-père sur elle 😢

      Aimé par 1 personne

      1. Ce n’est pas facile lorsqu’on touche à un secret qui a rendu malheureux plusieurs personnes. La délicatesse de ce récit rend hommage à cet aïeul et à son entourage.

        Aimé par 1 personne

  2. C’est passionnant Emeline, bravo et merci. Je pense que ce dossier à encore des choses à dire. Il serait sans doute utile de le partager avec un médecin, peut-être avec un neurologue autant qu’avec un psychiatre, pour tenter d’analyser les quelques signes décrits qui interpellent. D’où vient cette « rigidité » pupillaire droite ? Je lis « cicatrice à la place de la pupille gauche ». A-t-il été blessé pendant la guerre ? Ton arrière-grand-père semble avoir travaillé pendant ces 13 longues années. Peut-être peux-tu consulter les archives municipales pour avoir des informations complémentaires. Il a peut-être bénéficié de l’aide de la municipalité, peut-être trouveras-tu mention de ce qui s’est passé en ce mois d’avril 1931 ou dans les semaines ou mois qui précédaient.
    Pour ma part, je n’accorde pas trop de place à « l’hérédité psychiatrique » dans un tel contexte traumatique.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci encore pour votre lecture 😊. Je vais essayer de rechercher plus d’informations sur son parcours professionnel mais je ne sais pas par ou commencer… sur internet il ne parle que des sémaphoristes dans la Marine… Je pense faire un petit courrier à la mairie de la dernière commune où il a résidé. J’aimerais montrer son dossier à un Medecin mais je ne sais pas trop vers qui me tourner… Sur sa fiche matricule, il n’y a pas de signe de blessures tout du moins à la guerre… moi non plus je ne crois pas au terrain héréditaire.. ça devait être tellement affreux de vivre cette horrible guerre…

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