#RDVAncestral

#RDVAncestral : virée en Creuse, automne 1883

Chaque troisième samedi du mois, il est possible de partir à la rencontre de ces ancêtres. Le #RDVAncestral est un projet d’écriture, ouvert à tous, qui mêle littérature et généalogie. L’idée principal de ce rendez-vous est de partir à la rencontre de ces ancêtres, à l’époque choisi, et d’imaginer la suite. Vous pouvez retrouver les rencontres de tous les participants sur le site http://www.rdvancestral.com.

Je ne peux m’empêcher de tripoter la copie de la photo que j’ai glissé, avant de partir, dans la poche de mon gilet. Je suis un peu stressée aujourd’hui. Le voyage est plus long que d’habitude. Si mon vœu est exhaussé, je quitte ma Champagne natale et bien connue pour rendre visite à mes ancêtres creusois. J’espère que ce périple dans le temps ne sera pas trop chaotique. Va-t-on me comprendre ? Je sais qu’il parle un patois mêlant français, auvergnat et langue d’oc… Ce n’est même pas sûr que je les comprenne ! Enfin, ce ne sont pas d’irréductibles gaulois non plus je suppose ! Je me rassure comme je peux ! On parle tellement de cette Creuse profonde, vide, dépeuplé… Ce qui n’était pas vraiment le cas à la fin du XIXème siècle. J’espère toutefois que cette différence de langage, si elle est bien réelle, ne sera pas une barrière infranchissable. Je ferme les yeux et je me laisse lentement transporter…

L’air est doux malgré un petit vent frais. Je sens les rayons du soleil encore perçants réchauffer l’atmosphère. J’ai bien fait de mettre mon gilet. Dans ma poche, il y a toujours la photo de mon arrière arrière grand-père. Elle a pu faire la traversée avec moi, j’ai de la chance. Un peu anxieuse, j’ouvre les yeux en espérant être tombée au bon endroit. A priori, cela à plutôt bien fonctionné. Je me trouve devant l’Eglise, dans le village de Ladapeyre à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Guéret. Il va maintenant falloir que je me dirige vers le hameau du Queyroir où réside mes ancêtres. Mais quel chemin dois-je emprunter ? Si j’étais arrivée près de l’étang à l’entrée du village cela aurait évidemment été plus simple… On verra bien… Je décide de longer la rue qui se situe juste en face de l’église. Elle est bordée de nombreuses maisonnettes. Je trouverais bien quelqu’un pour me renseigner.

Ladapeyre église

Carte Postale – Collection Personnelle

Au bout de quelques mètres, j’aperçois une femme sortir de son habitation. J’accélère le pas pour arriver à sa hauteur :

Bonjour Madame. Excusez moi. Je voudrais me rendre au Queyroir, par où dois-je passer ?

Bonjour. Qu’allez-vous faire au Queyroir ? Y’a rien à voir. Me répond – t -elle sur la défensive.

– Euh… Je souhaite rendre visite à Monsieur et Madame APERT et leurs enfants. Vous les connaissez ? J’ai dans ma poche une photographie, je peux vous la montrer. L’ayant toujours entre mes doigts, je sors immédiatement la photo de Silvain.

APERT Silvain

Silvain APERT (1867-1928) – Collection personnelle

Elle fronce les sourcils. Un peu hésitante, elle se penche tout de même sur la photo.

– Il y a bien des APERT au Queyroir mais vous en trouverez d’avantages à Soumeranges. Je ne pense pas que Silvain y soit. Il a dû partir avec les autres maçons après le travail aux champs au printemps. Son père doit être à la ferme. On dit que sa mère est souffrante. Moi je ne l’ai pas vu. Pour le Queyroir, allez jusqu’au bout de la rue, vous tournez à droite, longez la grande rue, passez l’étang et prenez le prochain chemin à gauche. C’est à un demi lieu d’ici. C’est plutôt calme en ce moment mais ne traînez pas trop. On se méfie des étrangers ici.

– Je vous remercie beaucoup Madame. Bonne journée à vous.

Elle me fait signe et continue son chemin. Finalement ils sont compréhensibles ces creusois ! Enfin, il ne faudrait peut-être pas que je tombe sur des vieillards qui eux, doivent parler le patois ! Je poursuis ma route un peu plus en confiance. Toutefois, les mots de la dame résonnent dans ma tête « Ne traînez pas trop. On se méfie des étrangers ici »…. Je presse le pas pour arriver au plus vite au Queyroir.

Je passe l’étang et tourne à gauche sur le chemin en direction du petit hameau. Je vais enfin pouvoir situer la maison de mes ancêtres. J’ai longtemps cru que tous étaient restés à Chatelus-Malvaleix, commune voisine de Ladapeyre et natale des APERT. Mais Jean, né le 14 septembre 1840 à Soumeranges, hameau de Chatelus-Malvaleix, a épousé Marie LAGARDE le 13 février 1867. Ils auront ensemble 6 enfants dont Silvain, l’aîné, mon arrière arrière grand père né le 3 novembre 1867 à Chatelus-Malvaleix au hameau de Soumeranges aussi. Dans le milieu des années 1870, ils viennent s’installer au hameau du Queyroir où habitait le père de Marie, Pierre LAGARDE.

Le chemin que j’emprunte est bordé de patûre et de petits bois. Cela doit être agréable de vivre ici… J’aperçois une silhouette au loin qui semble se diriger vers le bourg. « Ne traînez pas trop. On se méfie des étrangers ici. » Finalement, elle a réussit à me faire un peu peur. Pourvu que je ne tombe pas sur un brigand.

La silhouette se rapproche au fur et à mesure que nous avançons. Le doute n’est plus permis, il s’agit bien d’une femme, on reconnait aisément la longue robe qu’elle porte.

Plus j’avance sur le chemin et plus je trouve que cette dame a un comportement assez étrange. Elle s’arrête, se penche quelques instants puis reprend sa route et elle recommence quelques mètres après. Je commence à distinguer des bruits roques. Elle tousse. Elle tousse de façon assez intensive en s’arrêtant souvent, crachant même quelques fois. Arrivée à sa hauteur, je m’arrête :

Bonjour Madame. Excusez-moi mais vous n’avez pas l’air bien. Je peux peut-être vous aider ? Voulez-vous vous asseoir un instant ?

Bonjour Madame (toux). Je vous remercie (toux). Ca va aller. Je vais au bourg (toux) voir le médecin. Il va me donner quelque chose (toux), me répond-elle avec difficulté.

Voulez-vous que je vous accompagne ? Personne n’a pu vous y emmener ?

Non (toux), mes fils sont partis travailler (toux) et mon mari (toux) est fort occupé. Je n’en ai pas pour longtemps (toux). Ma fille aînée garde les plus petits (toux). Vous me proposez si gentiment votre aide (toux), que j’accepterais bien volontiers (toux) mais je ne veux pas vous déranger (toux), vous n’êtes pas du coin (toux), vous devez avoir du chemin.

Ne vous en faites pas…. Vous venez du Queyroir ? Attendez je prends votre bras. J’agrippe la dame et nous poursuivons son chemin vers Ladapeyre. Cela n’arrange pas mes plans mais bon, je ne vais pas laisser cette dame comme ça… Et puis, j’ai un bon pré sentiment. Tout à l’heure, l’autre dame m’a dit que Marie était malade. C’est peut-être elle.

Merci, elle tousse et crache puis reprend. J’habite au Queyroir en effet (toux), vous connaissez ? (toux)

Disons que je connais un peu. Bien évidemment, je vais m’abstenir de lui raconter ces vacances où je suis venue arpenter les rues de Ladapeyre ! Elle ne comprendrait pas. J’ai de la famille dans ce hameau mais ils ne me connaissent pas encore si on peut dire…

Ah bon ? (toux) Mais vous n’êtes pas une enfant légitime alors ? (toux) s’indigne-t-elle. Comment votre famille ne vous connait pas encore ? (toux) Je suis née au Queyroir (toux, et je connais tout le monde (toux), avec qui êtes-vous soi-disant en famille ?

Je souris un peu.

Vous savez les histoires de famille, c’est toujours compliqué ! Je suis en famille avec Monsieur et Madame APERT Jean, vous les connaissez bien ?

La femme se mets à tousser un peu plus fort. Elle s’arrête. Puis reprend sa respiration et me dit :

Je suis Madame Jean APERT !

Bingo ! Je suis très satisfaite de cette rencontre ! Je ne vais pas lui dire que c’est la Grand-mère de mon Arrière Grand Mère (sosa n°45) et qu’il n’y a aucune histoire de famille, enfin pas à ma connaissance…

Et bien, c’est une chanceuse rencontre que nous avons fait là ! Lui dis-je avec entrain.

Oui c’est certain, me répond-elle en toussant. Je n’ai pas eu vent d’histoire dans ma famille (toux) qui ferait que je ne vous connaisse pas. Qui êtes-vous ?

Bien sûr, elle allait forcément me poser cette question ! Je ne sais pas ce que je vais pouvoir lui répondre sans que cela ressemble à un beau sac de nœuds incompréhensible et sans éveiller quelconque soupçon !

– Je suis Emeline LEGER, je ne saurais trop me situer mais disons que les APERT sont des cousins éloignés.

Des cousins éloignés, c’est pas mal… Je ne peux pas lui montrer le portrait de son fils. Il est beaucoup plus âgé sur cette photo qu’à cet automne 1883. Dommage…

– Éloignés vous dites ? C’est étrange tout de même, les autres APERT sont tous à Soumeranges (toux).

Voilà, voilà, je suis bien dans la panade ! Essayons de changer de sujet !

Cela fait longtemps que vous souffrez ainsi ?

– (toux) Quelques mois déjà (toux). Je vous avoue que je commence à m’inquiéter (toux). Le Docteur ne sait pas trop pourquoi (toux) je tousse ainsi (toux). Il m’a dit que si cela ne se calmait pas (toux) avant l’hiver, cela pouvait être dangereux pour moi (toux).

A ce point ? Ne traînons pas alors, je ne voudrais pas que vous retourniez chez vous quand la nuit commence à tomber.

Nous continuons toutes les deux en papotant un peu. J’essaie aussi de lui changer un peu les idées. Nous discutons de la vie au Queyroir, de ses enfants. J’aimerais qu’elle m’en apprenne plus sur Silvain. Quand a-t-il débuté sa carrière de maçon ? Comment cela se passait pour lui ? A-t-il déjà des connaissances dans la Marne qui l’aurait poussé à s’y installer dans quelques années ? Malheureusement, nous arrivons déjà dans le petit bourg. La route est moins longue à deux.

Je vous remercie (toux) sincèrement de m’avoir accompagné (toux). C’était un moment agréable (toux), me dit Marie. Le médecin habite dans cette maison à l’angle de la rue (toux). Je ne vais pas vous retenir plus longtemps. Je vous dis à bientôt alors ! (toux) Repassez à la maison quand vous voulez. Je présenterais leur cousine éloignés à Jean et aux enfants.

C’est moi qui vous remercie Marie pour ce moment avec vous. J’espère que vous vous rétablirez vite… Prenez soin de vous.

Merci. Aurevoir Emeline.

Aurevoir Marie.

Je quitte Marie dans une bien faible posture. Il est temps pour moi de regagner ma Champagne.

Marie LAGARDE épouse APERT décèdera le 11 janvier 1884 à l’âge de 44 ans. Son mari s’éteindra à Ladapeyre le 21 janvier 1936 à l’âge de 96 ans.

Ce récit est évidemment imaginé puisque je ne sais de quoi souffrait Marie pour partir à cet âge…

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#RDVAncestral

#RDVAncestral : 2 août 1915

Chaque troisième samedi du mois, il est possible de partir à la rencontre de ces ancêtres. Le #RDVAncestral est un projet d’écriture, ouvert à tous, qui mêle littérature et généalogie. L’idée principal de ce rendez-vous est de partir à la rencontre de ces ancêtres, à l’époque choisi, et d’imaginer la suite. Vous pouvez retrouvez les rencontres de tous les participants sur le site http://www.rdvancestral.com.

Ah Oger ! Quel plaisir d’être aujourd’hui dans ce joli village typiquement champenois de la Côte des Blancs ! Ses fontaines, ses lavoirs, ses jolies maisons en appareillage champenois et ses vignes qui l’entourent. Je le connais bien pour avoir travaillé à la Mairie pendant presque 4 ans et les étés aussi au point d’informations touristiques. Oui Oger est touristique ! Il y a de nombreuses maisons de champagne très accueillantes et proposant des assemblages de Champagne de qualité. Il y a aussi des fleurs, beaucoup de fleurs puisque le village a obtenu en 2005 la médaille d’or au concours européen des villes et villages fleuris.

Oger 2

Cartes Postales – Entrée principale de la Mairie – Collection personnelle

 

Dans la rue du Gué où je me trouve actuellement, il y a quelques fleurs mais beaucoup moins que lorsque je l’empruntais ! Il fait doux mais le temps est assez couvert. Je décide de la remonter jusqu’à la mairie. Comme toujours lorsque je marche un peu, je me perds dans mes pensées. Oger est un village limitrophe au sud de la commune d’Avize où réside mes ancêtres. Je sais que Jules et Blanche GASNAL ont des terres à Oger mais est-ce eux que je vais voir en ce jour orageux ? En septembre dernier, j’avais rendu visite à Jules dans son bureau de tabac. C’était un jour de septembre 1909, peu avant les vendanges. Est ce qu’il pourrait me reconnaître si je le vois aujourd’hui ? Bon il faut vraiment que j’arrête de penser à Jules, il n’y a pas que lui dans la vie !

J’arrive enfin en haut de la rue du Gué. J’aperçois un petit attroupement devant la mairie, essentiellement des femmes. Je m’approche d’un peu plus près. D’autres personnes affluent et se saluent bien poliment. Ce qui me semble bizarre, c’est qu’il y a très peu d’hommes. Mais après tout, c’est peut-être un rendez-vous spécial…

Je suis enfin assez proche du groupe pour entendre une vieille dame dire à une autre :

« Je suis très heureuse pour Clara. Charles est un bon garçon et beau qui plus est ! Ma petite fille sera bien avec lui. Satanée guerre, c’est aberrant qu’il ne puisse être présent pour célébrer ses noces ! »

J’ai les réponses à mes questions ! Nous sommes en temps de guerre ! Toutefois, les paroles de la vieilles dames m’intriguent. Le marié ne serait pas là pour son mariage ? C’est possible ça ?

Un homme ouvre les grilles de la Mairie.

« Mesdames, Messieurs, je vous invite à entrer dans la mairie pour la célébration du mariage. Laissez passer les mariés devant. »

Une jolie demoiselle, tout de blanc vêtue, s’avance aux côtés d’un homme… Il semble avoir un âge avancé mais je ne le vois pas très bien, pourtant sa silhouette ne m’est pas inconnu mais… Mais bon sang, c’est quoi cette mascarade. La jolie demoiselle, Clara je suppose, est au bras de Jules ! Oui oui mon Jules GASNAL. Pas le fils, qui aurait l’âge de se marier d’ailleurs mais bien mon Jules, le buraliste… Je suis un peu chamboulée.. Qu’il soit présent à ce mariage pourquoi pas, il est peut être ami avec les parents, ce peut être des voisins… Mais comment peut-il être aux premières loges, à côté de la mariée. Je suis les dizaines de personnes invitées et je pénètre à mon tour dans la mairie. Nous empruntons l’escalier qui se trouve à droite de l’entrée pour monter à l’étage où se situe la salle des mariages. Elle devrait être assez grande pour contenir tout le monde.

Les mariés se tiennent côte à côte devant le maître de cérémonie et devant la table où sont posé les registres d’état-civil qu’ils signeront.

« Mesdames, Messieurs, approchez que tout le monde puissent entrer« .

Je me faufile entre les invités pour m’approcher au plus près. Je scrute les personnes présentes et je vois Blanche de l’autre côté de la salle… Les 2 demoiselles à côté d’elle doivent être Odette et Yvonne, les 2 filles de Jules et Blanche, elles sont âgées de 14 et 15 ans.

L’homme reprend la parole :

« Bienvenue à tous dans la maison commune d’Oger. En l’absence de Monsieur le Maire, et en tant qu’adjoint, c’est moi, Léon LEMAIRE qui célébrera le mariage projeté entre Mademoiselle Clara Léopoldine COLLARD ici présente et Charles Félix GIOT, malheureusement absent puisque mobilisé au sein de l’Armée française, et donc représenté par Monsieur Jules GASNAL agissant comme fondé de procuration spéciale.

Je vais commencer la cérémonie en vous donnant lecture des articles du Code Civil :

Article 212 : les époux se doivent mutuellement fidélité, secours et assistance.

Article 213 : les époux assurent ensemble la direction morale et matérielle de la famille. Ils pourvoient à l’éducation des enfants et préparent leur avenir.

(…)

Après cette lecture, je dois vous demander si un contrat de mariage a été passé entre les 2 époux. Jules et Clara répondent négativement à la demande de Monsieur LEMAIRE. Nous allons donc passer aux échanges de consentement des époux :

Mon mandant a déclaré vouloir prendre pour épouse Mademoiselle Clara Léopoldine COLLARD, intervient Jules.

Moi Clara Léopoldine COLLARD, je déclare vouloir prendre pour époux Charles Félix GIOT. 

– Je déclare donc Charles Felix GIOT et Clara Léopoldine COLLARD unis par le mariage.

Nous allons passer à la lecture de l’acte qui sera inscrit sur les registres d’état-civil de la commune en double exemplaires. Si les informations sont exactes, nous passerons à la signature des registres par les époux, les témoins et les parents présents »

Acte de mariage – 2/08/1915 – Commune d’Oger

 

Alors voila ! Jules est là à la place de Charles. Charles qui doit être un ami de Jules Etienne Marie GASNAL, le fils cadet de Jules né en 1892 tout comme Charles. Ils ont dû tous deux faire leur service militaire ensemble puisqu’ils font partis du 155ème Régiment d’Infanterie basé à Commercy (Meuse-55).

La cérémonie étant terminée, les invités quittent la salle. Je les laisse passer afin de pouvoir au moins saluer Jules. Je l’attends patiemment près de la sortie. Au moment où il s’approche, je tente ma chance :

« Bonjour Jules, dis-je.

Oh Bonjour Emeline ! Que fais-tu ici ? Avancez Clara, je vous rejoins tout de suite.

C’est le jour du rendez-vous ancestral et je suis arrivée à Oger. Je ne savais pas qu’il était possible de remplacer quelqu’un pour un mariage !

Moi non plus figure toi, me dit-il avec un petit rire, on peut en faire des choses quand on réfléchit et que l’on se renseigne auprès des bonnes personnes !

Oui tu as bien raison ! Toi et Blanche avez réussi à avoir des nouvelles de Jules ?

Nous lui envoyons des courriers et des colis en Allemagne. J’espère qu’il les reçoit. Il nous dit dans ses lettres qu’il va bien mais je m’inquiète beaucoup. Combien de temps vont-ils le garder prisonnier ? Quelle guerre ! Les nouvelles du front ne sont pas bonnes…

Tu sais que je n’ai pas le droit de te dire grand chose sur le futur mais ne t’inquiète pas trop pour Jules, ca va aller…

Je suis vraiment désolé, j’aimerais beaucoup rester avec toi mais je suis attendu en bas. 

Oui je sais Jules. Ce n’est pas grave, je reviendrais te voir chaque fois que je le pourrais et si tu le veux bien bien-sûr… Je tente de cacher ma déception de devoir écourter ce rendez-vous… Comme à chaque fois que je vois Jules, j’aimerais pouvoir rester des heures et des heures avec lui, j’ai tellement de choses à lui demander, il est tellement extraordinaire…

Evidemment. Et j’aimerais bien comprendre comment tu fais pour venir me voir ! Tu as inventé une machine ? Ça m’intéresse beaucoup !

Non Jules, pas de machine ! Je ne peux m’empêcher de rire un peu. Je ne suis pas aussi ingénieuse que toi ! 

Il hausse les épaules.

Tu as dit que tu étais vigneron, tu as laissé tomber ton bureau de tabac et l’épicerie ?

C’est une histoire un peu trop longue pour aujourd’hui. Jules me prend les mains. Tu reviendras me voir et on discutera tous les deux. Je te présenterais Blanche aussi ! Tu resteras dîner avec nous. 

J’aimerais beaucoup !

Au revoir ma petite fille et à très vite.

Au revoir Jules.

Jules descend les marches de l’escalier. Me voilà bien seule dans cette Mairie. Je regarde par la fenêtre le cortège quitter la mairie. A bientôt Jules…

 

————————–

A Oger, je m’occupais, entre autres, de l’Etat-civil et du cimetière ! C’était un privilège de pouvoir feuilleter tous les jours les registres d’état-civil ! J’ai entrepris la réorganisation administrative du registre du cimetière qui était un beau sac de nœud. Depuis la création du nouveau cimetière dans les années 1890, tout était consigné dans un petit carnet. J’ai créé des classeurs et un suivi informatique pour les nouvelles concessions et la reprises des anciennes. J’ai inscrit les dates et lieux de naissance, mariage et décès de chacun des occupants du Cimetière. C’est en réalisant ce travail que je suis tombée, par hasard lors de l’ouverture du registre des mariages de 1915, sur la signature de Jules ! Un petit coup de chance !

 

 

 

 

#RDVAncestral, Non classé

#RDVAncestral : 11 mai 1931

Chaque troisième samedi du mois, il est possible de partir à la rencontre de ces ancêtres. Le #RDVAncestral est un projet d’écriture, ouvert à tous, qui mêle littérature et généalogie. L’idée principal de ce rendez-vous est de partir à la rencontre de ces ancêtres, à l’époque choisi, et d’imaginer la suite. Vous pouvez retrouvez les rencontres de tous les participants sur le site http://www.rdvancestral.com.

« Bien, Messieurs nous voilà réunit ce jour, le lundi 11 mai 1931, à la demande du Conseil de Famille, pour procéder a l’inventaire après décès de Monsieur Marcel Jules LEGER. Mademoiselle vous notez ce que je viens de dire.  »

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Archives Départementales de la Marne – 4 E 2215

3 paires d’yeux me fixent intensément. Munie d’un encrier et d’un calepin, je tire une chaise et m’installe sur la petite table de la cuisine.

 » Nous pouvons reprendre ? Me demande le même homme manifestement agacé par ma lenteur… Je voudrais bien le voir à ma place tiens donc ! Je tente de me débrouiller avec ce matériel d’écriture d’un autre temps. Je ne sais pas dans quel état sera ce brouillon à la fin de la séance. Il me regarde toujours d’un air extrêmement sérieux. C’est sur que les circonstances ne sont pas joyeuses mais enfin, un peu d’indulgence, si le lui prêtait mon iPhone, il serait bien embêter !

C’est pas trop tôt ! Je poursuis. Nous nous situons à Châlons-sur-Marne, rue de Jericho numéro 15, dans une maison où habitait Monsieur Marcel LEGER de son vivant garde du jard. Ce Monsieur est décédé le 31 mars dernier en cette ville à l’Hotel-Dieu. Il est veuf de Madame Andrée Louise RITZLER décédée le 28 juin 1926 à l’Hotel-Dieu également. Messieurs, êtes vous d’accord avec mes dires ?

Les 2 hommes présents dans la pièce acquiescent d’un signe de tête. Je reconnais l’un d’eux pour avoir vu beaucoup de photos de lui. Il s’agit du père d’Andrée : Léger RITZLER mon arrière-arrière-grand-père paternel. Une cigarette au bec, il semble rester de marbre. En même temps, il faut être fort pour surmonter la mort de sa fille aînée et assumer l’éducation de ces 2 petits-enfants devenus orphelins à 10 et 5 ans.

À la requête de Monsieur Léger Alexandre RITZLER, maçon demeurant à Saint Memmie, 25 rue des vieilles postes, agissant en nom et comme tuteur de ses petits-enfants mineurs ci après dénommés Mademoiselle Marguerite Marié LEGER née à Châlons-sur-Marne le 20 juillet 1921 et Monsieur Maurice Gaston LEGER né à Châlons-sur-Marne le 24 mai 1926. Et en présence de Monsieur René LEGER rédacteur au service des soins gratuits à la Préfecture de la Marne, résidant à Châlons-sur-Marné route de Vitry numéro 25, agissant en qualité de subroge des deux enfants mineurs précédemment dénommés, ses nièce et neveu. C’est toujours exacte ?

C’est bien cela, réponds René.

Bien. Je soussigné Maître Jean Popelin, notaire à Châlons-sur-Marne, va procéder à l’inventaire fidèle et descriptions exactes des meubles meublants, des objets mobiliers, titres, valeurs, papiers, deniers comptants et renseignements de toute nature pouvant dépendre activement et passivement à la succession de Monsieur Marcel Jules LEGER et Andrée Louise RITZLER, époux décédés. Vous suivez Mademoiselle ?

Tout est écrit Maître. Je n’ose imaginer la difficulté que les personnes auront à me relire… Promis, je pars avec un stylo à tous mes #RDVAncestral. Avez-vous déjà écrit à la plume ? C’est de la torture !

Et bien, tout arrive… Mademoiselle, Messieurs, suivez moi, nous allons donc débuter l’inventaire par la chambre à coucher.

Je me lève, prend la plume et le calepin et j’emboîte le pas derrière les 3 hommes pour arriver dans la chambre à coucher se trouvant juste à côté de la cuisine. Le notaire précise que l’estimation des biens sera faite par un commissaire priseur. Puis il commence l’énumération de tout ce qui se trouve dans la pièce :

Archives Départementales de la Marne
4 E 2215 – 11 mai 1931

Nous déambulons dans les pièces au fur et à mesure de l’inventaire. Je note tous ce qui s’y trouve. Une bonne heure plus tard, l’inventaire est terminé.

Cette fois, j’en suis certaine. Rien dans cette inventaire n’indique la présence de deux enfants. Mon papy et sa sœur n’ont jamais du habiter avec père. Après le décès de leur mère en 196, ils ont dû être immédiatement pris en charge par leurs grands-parents maternels.

Messieurs, l’inventaire de l’habitation de Monsieur LEGER est à présent terminé. Nous avons répertorié et décrit exactement tous les meubles meublants, les objets mobiliers, titres, valeurs, papiers, derniers comptants, et renseignements de toute nature. Avez-vous des informations complémentaires à me préciser ?

Monsieur LEGER a reçu il y a quelques jours une régularisation de sa pension d’invalidité. J’ai amené le document avec moi, dit Léger RITZLER.

Très bien, dit le notaire. Vous l’apporterez à notre prochain rendez-vous. Je vous ferais parvenir une convocation pour la signature de l’inventaire, dans les prochains jours, le temps de préparer la minute. Si vous n’avez rien à ajouter, je vous raccompagne jusqu’à la porte.

Les 2 hommes me saluent d’un signe de tête et suivent le notaire.

Merci Maitre, dit Léger. Aurevoir.

Merci et aurevoir, dit à son tour René.

Aurevoir Messieurs, répond le notaire.

Les 2 hommes sortent de la maisonnette. Le notaire ferme la porte et se dirige vers moi. Je remballe vite fait bien fait le matériel d’écriture et le petit calepin.

Vous avez tout noté Mademoiselle ?

Oui du mieux que j’ai pu !

Bien. On verra cela. Rentrez à l’étude, j’ai encore un rendez-vous. Commencez à préparer le document, m’ordonne-t-il.

Euh non. Je lui colle le matériel d’écriture et le calepin dans les bras. Moi aussi j’ai un rendez-vous, navrée Maître. Il me regarde d’un air déconfit. Il ne sait même pas quoi me répondre ! C’est drôle à voir lui qui était si sûr de lui. Aurevoir Maître. 

Je me dépêche de sortir de la maison en espérant pouvoir retrouver Léger et René. Je cours jusqu’au portillon et sors dans la petite ruelle. Je regarde à gauche, à droite, personne. Je continue pour sortir sur la petite place… Personne. Il y a bien quelques passants mais aucun de mes aïeux. Je suis un peu déçue mais je les recroiserais certainement lors d’un autre rendez-vous.

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Marie-Louise DURAND et Léger Alexandre RITZLER, les grands-parents maternel de mon papy. Les voici devant leur maison au n°25 de la rue des vieilles postes à Saint Memmie (Marne).
Un grand merci à Pierre (@geneatweet) pour les retourches ! 

 

 

#RDVAncestral

4ème #RDVAncestral : 10 septembre 1948

Chaque troisième samedi du mois, il est possible de partir à la rencontre de ces ancêtres. Le #RDVAncestral est un projet d’écriture, ouvert à tous, qui mêle littérature et généalogie. L’idée principal de ce rendez-vous est de partir à la rencontre de ces ancêtres, à l’époque choisi, et d’imaginer la suite. Vous pouvez retrouvez les rencontres de tous les participants sur le site http://www.rdvancestral.com.

« PONCHEL, la porte est ouverte, vite, ouvre l’autre porte et on charge les paquets de sucre ».

J’entends un bruit métallique strident comme une porte qui coulisse.

J’enjambe plusieurs voies de chemin de fer en prenant garde de ne pas me faire repérer et cours me cacher derrière un premier train. D’où je suis, je peux mieux voir la scène. 3 hommes déchargent et chargent, ce que je suppose donc être des paquets de sucre. Je me retourne et derrière moi, au loin, j’aperçois une gare que je connais plutôt bien. J’ai eu la chance d’y être pour mon 2ème #RDVAncestral et m’y revoilà de nouveau. La verrière au dessus du quai de la gare de Châlons-sur-Marne a disparu. La Seconde Guerre Mondiale est alors terminée.

Les 3 hommes prennent des paquets d’un wagon pour les dissimuler dans un autre wagon accroché au train stationné en face. Mais que peuvent-ils bien trafiquer ?

Tout à coup, deux hommes, certainement du service de surveillance des voies, surgissent du bout du train et foncent en direction des 3 hommes. L’un des 3 trafiquants se faufile sous un wagon, passant en dessous du train. Il disparait au loin dans le jour qui commence à descendre.

« PONCHEL et DESON, ben voyons ! Que faites-vous ? Qui était avec vous ? demande le chef.

– Euh et bien nous…. , commence le premier un peu pris de court.

C’est simple, chef GOBERT, coupe le second homme, nos familles sont dans une situation difficile depuis quelques mois, nous n’avons plus les moyens de pouvoir nous nourrir correctement, nous prenions quelques paquets de sucre pour subvenir à nos besoins. »

Sa silhouette ne m’était déjà pas inconnue, mais en entendant sa voix, j’en suis certainement maintenant ! C’est mon pépère ! Raymond Jean DESON né le 14 février 1921 à Aubenton (Aisne), il s’agit de mon grand-père maternelle que j’ai bien connu.

« Nous avons des femmes et des enfants à nourrir… renchérit PONCHEL.

Balivernes ! conclu le Chef GOBERT. Vous espérez vraiment que je vais gober votre histoire ! Qui était avec vous dans cette combine ?

Nous n’étions que tous les 2, affirme Raymond.

Ne commencez pas à vous moquer de moi ! ordonne GOBERT.

En fait, c’est tout simple, nous allons vous expliquer. Nous avons dû retirer ces paquets du wagon pour que nous puissions réenrailler la porte latérale qui a déraillé d’un galet. Ils gênaient. Nous allions évidement les replacer dans le wagon une fois la porte remise dans son rail, dit PONCHEL.

Je regarde mon pépère, un peu amusée, en train de se décomposer. Lui qui était si malin et droit, il doit être bien énervé de s’être fait pincer ! A entendre cette deuxième version de l’histoire, il y a peu de chance que les deux acolytes s’en sortent sans rien.

De mieux en mieux ! Et vous DESON, vous confirmez ces dires bien sûr ? questionne GOBERT.

Oui oui, il fallait que nous remettions correctement la porte. Nous aurions rechargé les sacs dans le wagon après, même si nos familles auraient été heureuse d’avoir un peu de sucre. Mais notre volonté première n’était pas de les subtiliser… lui réponds Raymond.

Ben voyons ! S’exclame GOBERT. De toute façon, je n’ai pas le choix, je dois signaler vos agissements. Suivez-moi, je vous conduis au bureau du PCT pour qu’il décide de votre sort.

Avec tout le respect que je vous dois, il est hors de question que je vous suive, affirme catégoriquement Raymond.

Moi non plus, ajoute PONCHEL.

Le Chef GOBERT se retourne vers l’homme qui le secondait et lui demande de bien vouloir surveiller les 2 suspects et les paquets de sucre pendant qu’il file au bureau du Chef du PCT. Puis il part en vitesse en direction des bâtiments de la gare de triage, à l’opposé de la gare de voyageurs.

Les 2 acolytes se rapprochent l’un de l’autre, j’essaye de tendre un peu plus l’oreille pour ne pas en louper une miette.

Quelle idée PONCHEL de raconter que la porte avait déraillé ! C’était sur qu’il n’allait pas nous croire ! Dit Raymond.

Quoi qu’il arrive, il nous aurait enquiquiné, tu sais comment il est… accuse PONCHEL.

Nous voilà dans de beaux draps ! 

Les 2 hommes se taisent et semblent attendre patiemment le retour de GOBERT.

Quelques minutes se sont écoulées quand je distingue à nouveau le Chef GOBERT qui s’approche d’un pas rapide accompagné de 3 hommes. Arrivé devant nos 2 voleurs il leur dit :

Le Chef MARTIN vous ordonne de nous suivre jusqu’à son bureau. Vous vous doutez évidemment qu’il est dans une colère noire, je vous conseille de vous exécuter. GOBERT s’adresse ensuite à l’agent qui était chargé de les surveiller pendant son absence. BOULE, consigner les paquets et rejoint nez nous au bureau du PCT.

Bien Chef, repondit l’agent BOULE ».

DESON et PONCHEL se mettent en marche et tous se dirigent vers les bâtiments de la gare de triage.

Je regarde mon pépère s’éloigner. C’est dommage, je n’ai pas eu l’occasion de m’approcher un peu plus de lui. J’aurais bien aimé reste un peu avec, il me manque tellement.

Interrogés au Bureau du Chef MARTIN, les deux hommes sont ensuite conduit, dès le 10 septembre 1948 au soir, au commissariat de police de Châlons-sur-Marne. Selon le jugement du Tribunal de Grand Instance du 29 octobre 1948, mon grand-père et ces deux coéquipiers (bien évidemment ils ont dénoncé le 3ème homme !) écopent d’un mois de prison avec sursis et 500 francs d’amende.

DESON Raymond

Mon grand-père sera révoqué de la SNCF suite a cet incident. Il aurait pu faire une belle carrière mais l’erreur est humaine.

A cette époque, mon grand-père est marié à ma grand-mère Ginette Marie Germaine LEFEBVRE depuis le 26 décembre 1946. Ma tante Michelle arrive le 5 juillet 1947. En 1948, ils habitent tous les 3 à Châlons, Rue Emile Schmitt.

DESON Raymon, Michelle et LEFEBVRE GinetteLes voici tous les 3 fin 1947, début 1948.

J’ai pu découvrir cette page de la vie de mon grand-père grâce à  ses documents de carrière transmis par les archives de la SNCF à Béziers.

#RDVAncestral

3ème #RDVAncestral : Avize, un jour de septembre 1909

Chaque troisième samedi du mois, il est possible de partir à la rencontre de ces ancêtres. Le #RDVAncestral est un projet d’écriture, ouvert à tous, qui mêle littérature et généalogie. L’idée principal de ce rendez-vous est de partir à la rencontre de ces ancêtres, à l’époque choisi, et d’imaginer la suite. Vous pouvez retrouvez les rencontres de tous les participants sur le site www.rdvancestral.com.

 

Je ne pouvais imaginer mieux pour ce 3ème rendez-vous ancestral ! Je me trouve à Avize, dans la Grande Rue qui accueille la plupart des commerces de ce petit bourg champenois. Je connais bien cette rue, je l’ai tellement observé sur les vieilles cartes postales.

La rue pavée remonte vers le haut du village. J’aperçois un peu plus loin la célèbre carotte rouge adossée au mur d’une maison. Cette carotte, mise en place en 1906, indique la présence d’un bureau de tabac. La rue est animée, les habitants ou visiteurs entrent et sortent des boutiques, s’arrêtent, discutent… Peut-être que les vendanges sont en préparation.

AVIZE - Grande Rue ed GASNAL - Copie

J’arpente la jolie rue en essayant de ne pas me perdre dans mes pensées. Mes ancêtres avizois ont du la parcourir en long, en large et en travers… Après une centaine de mètres, j’arrive devant deux belles boutiques (je vous prie de souligner mon objectivité). Celle de gauche est une épicerie. C’est la succursale n°86 des Docks Rémois. J’adore ce décor d’autrefois ! Dans la vitrine, on peut voir des bocaux bien remplis, des vêtements, des balais, des paniers et toutes sortes de denrées alimentaires.

Un client sort de la boutique. A travers l’entrebaillure de la porte, je remarque une femme derrière son comptoir en bois. Je suis certaine qu’elle est au petit soin avec sa clientèle. Bien évidemment, je la reconnais immédiatement. Il s’agit de mon arrière-arrière grand-mère, Blanche DERUME épouse GASNAL. C’est elle qui tient l’épicerie. Juste en face, dans l’autre boutique, c’est le bureau de tabac de Jules. J’avoue qu’au début, je n’imaginais pas la devanture du magasin comme ça. Mais après tout, nous sommes au début du 20ème siècle, tout est différent du monde dans lequel je vis. L’échoppe est au rez-de-chaussé d’une maison en brique rouge. A la fenêtre, des dizaines et des dizaines de pipes savamment disposer sur un présentoir. Je ne perds pas une seconde de plus, je rentre dans la boutique.

Une petite cloche installée juste au dessus de la porte signale ma présence. La pièce n’est pas très grande mais suffisamment pour accueillir 2 tables avec des chaises. Le comptoir est disposé dans le fond de la salle. Juste à côté, un joli présentoir est rempli de cartes postales. Derrière, une porte semble donner dans un seconde pièce à l’arrière de la bâtisse. J’entends des bruits de pas qui se rapprochent. C’est par cette porte que Jules GASNAL, mon arrière-arrière grand-père, entre dans son magasin.

« Bonjour Madame, que désirez-vous ? me demande-t-il aimablement.

Prise de court, je lui réponds, hésitante :

Bonjour Monsieur GASNAL. Je …. euh… souhaiterais vous acheter des cartes postales. C’est bien vous qui les faites éditer ?

Tout à fait Madame ! Je vous laisse les choisir, si vous avez besoin, je suis à votre entière disposition.

Je m’approche du présentoir et tente d’en sélectionner quelques unes. Je me sens trop bête ! Je rêve depuis des lustres de pouvoir le voir, lui parler et là, je ne sais même plus quoi lui dire ! Pfff ! Je l’observe du coin de l’œil. Il a l’air bien occupé. Son affaire doit marcher, mais pour en être sûre, j’irais vérifier aux Archives Départementales. Le bruit du carillon et de la porte me tire de ma rêverie. Un homme entre dans la boutique.

Bonjour Monsieur BONVILLE, dit Jules.

Bonjour Monsieur GASNAL, comment allez-vous ? demande-t-il. Les deux hommes se serrent la main.

Très bien, je vous remercie et vous ?

Bien, bien. Avez-vous reçu mon tabac d’Amérique du Sud ?

On me l’a livré ce matin même. J’étais justement en train de vous le préparer, répond Jules.

C’est parfait.

Tout en finissant d’emballer la marchandise, Jules demande :

Alors ces vendanges, vous êtes prêts à démarrer la semaine prochaine ?

M’en parlez pas ! Je ne sais pas si la récolte de cette année sera bonne… En plus de cela, il me manque encore des vendangeurs, lui répond-il. Si vous connaissez des personnes courageuses, je suis preneur !

Je pourrais mettre des affiches dans ma boutique si vous voulez, propose Jules. Il lui tend son paquet. Voilà Monsieur BONVILLE, cela vous fera 10 francs 75.

Tenez, voici l’appoint. Je vous remercie, vous êtes toujours efficace, complimente le client.

– C’est avec plaisir Monsieur BONVILLE.

– Bonne journée.

– Bonne journée et à bientôt.

L’homme quitte la boutique. Jules range la monnaie dans une petite boîte. Il fait de la place sur son comptoir et passe un coup de chiffon. Un fois son affaire terminée, il me regarde et dit :

Vous n’avez pas l’air de savoir laquelle choisir.

Euh… Non pas vraiment, elles sont si jolies. J’aimerais toutes les avoir ! lui dis-je.

Jules sourit et s’approche du présentoir. Je me tente :

Monsieur GASNAL, à vrai dire, je ne suis pas venue uniquement pour vos cartes postales. Vous auriez quelques minutes à m’accorder ?

Vous êtes journaliste ! s’exclame-t-il

Non, non, absolument pas. Disons que c’est assez long à expliquer. Je lui indique avec ma main la table la plus proche. Peut-on s’asseoir ?

– Vous m’avez l’air un peu étrange, mais disons que j’aime bien les personnes dans votre genre. Asseyez-vous, je vais nous chercher quelque chose à boire.

– Merci beaucoup !

Je m’asseois, tandis que Jules file dans son arrière boutique et reviens avec 2 verres et une bouteille. Pourvu que ce ne soit pas de l’alcool  ou même du Champagne, j’ai horreur de ça. Il s’assoit en face de moi.

– Merci, Monsieur GASNAL.

Pendant que Jules nous sert, je commence mes explications… Qui je suis, d’oû je viens et à quelle époque je vis. Je lui explique que depuis que j’ai découvert son existence, je suis fascinée par son personnage et que je suis admirative de tout ce qu’il a pu faire. Malgré son enfance triste, il a réussit sa vie de famille, professionnelle et privée. C’est un homme remarquable.

Bon sang, il me regarde avec des yeux ronds comme une queue de pelle ! Voilà, il doit me prendre pour une illuminée ! Je lui explique qu’avec la technologie du 21ème siècle, on peut rendre visite à ces ancêtres et que je suis déjà venue le voir, lorsque Madame ROUX l’a déposé au Commissariat de Police de Puteaux pour l’abandonner une seconde fois…

Jules réagit et me coupe la parole :

Madame ROUX ? Cela me dit quelque chose mais je n’arrive pas me souvenir.

Je pense que vous avez du occulter cette partie de votre vie car personne n’a jamais entendu parler d’elle avant que je tombe sur la transcription du Procès-Verbal d’abandon. 

Et bien, quelle visite ! Je suis à la fois très surpris et heureux de faire la connaissance de ma descendance. Jules me sourit.

J’avais peur que vous me preniez pour une aliénée… lui dis-je.

Ca aurait pu ! Mais je vois bien que tu es honnête, mon arrière-arrière petite fille ! C’est incroyable… 

Bien évidemment, je suis tellement heureuse de passer un petit moment avec lui… Je lui sourit.

– Je peux te poser un peu de questions? me demande-t-il.

Quelques unes, lui dis-je. Mais je ne pourrais pas répondre à tout, je ne veux pas que notre rencontre puisse jouer sur votre vie et votre future. 

Bien entendu. Je suis actuellement en train de travailler sur un engin volant que je vais appeler le monoplan ballon. Je compte dépose le brevet en avril prochain si tout est prêt. Est-ce que je vais obtenir ce brevet ?

Je lui sourit un fois de plus, il est si enthousiaste !

Oui ! Le brevet vous sera attribué en juin 1910.

Oh c’est formidable ! Je savais bien que je tenais quelque chose !

Nous continuons à bavarder et a siroter de la limonade toute l’après-midi en étant dérangé, de temps à autre, par quelques clients. Il prend plaisir à les servir, à leur parler de tout. Pas de doute, il est vraiment exceptionnel.

La journée s’assombrit, il est temps pour moi de lui dire aurevoir.

Merci Jules pour cet après-midi. Tu ne peux pas savoir comme elle me comble de joie. Je suis tellement heureuse de t’avoir rencontré. Mais il est l’heure que je m’éclipse. Pas un mot de tout ça à personne… lui dis-je

Bien évidemment ! Tu peux compter sur moi. Je suis également ravie de t’avoir rencontré. Nous nous reverrons ?

Peut-être lors d’un autre #RDVAncestral… Je l’espère. Aurevoir Jules.

Aurevoir Emeline.

Je tourne les talons, et passe la porte de la boutique. Comme j’aimerais rester ici, mais on n’attends chez moi… Quelques larmes roulent sur mes joues. Ce n’est qu’un aurevoir, je reviendrais le voir, c’est sure.

Famille GASNAL devant boutique modif couleur

Jules, à droite du chien, devant sa boutique de tabac. Juste à côté de lui avec le petit foulard, Jules, son fils, mon arrière grand-père. 

 

 

 

 

#RDVAncestral

Deuxième #RDVAncestral : juin 1940

Chaque troisième samedi du mois, il est possible de partir à la rencontre de ces ancêtres. Le #RDVAncestral est un projet d’écriture, ouvert à tous, qui mêle littérature et généalogie. L’idée principal de ce rendez-vous est de partir à la rencontre de ces ancêtres, à l’époque choisi, et d’imaginer la suite. Vous pouvez retrouvez les rencontres de tous les participants sur le site www.rdvancestral.com.

Cette fois, je sais où nous sommes ! Même si le lieu n’est pas exactement comme il est aujourd’hui, je reconnais parfaitement l’endroit. Je me trouve sur le quai de la gare de Châlons-en-Champagne. Enfin non, ma ville ne devait pas encore avoir changé de nom, nous sommes donc à Châlons-sur-Marne, chef-lieu du département de la Marne. Je prends quelques secondes pour l’admirer. La verrière au dessus du quai est magnifique et majestueuse, comme j’aurais aimé la connaitre ainsi ! Je ne peux m’attarder plus longtemps, il règne une ambiance assez pesante. De plus en plus de personnes s’amassent sur le quai. Je me rends compte qu’il n’y a pas que des voyageurs lambda. Je reconnais, par leur tenue, des infirmières et du personnel hospitalier. Une voix se fait entendre de l’intérieur du bâtiment :

« Faites place s’il vous plait ! »

La foule s’écarte pour laisser passer plusieurs dizaines de brancards occupés. Le personnel accompagne également des vieillards. Pas de doute, nous sommes le 12 juin 1940. Cela fait un bon mois que la ville et sa population sont mises à rudes épreuve. L’armée nazis bombardent inlassablement la cité provoquant destructions et incendies. Depuis quelques jours, c’est un peu plus calme mais les citoyens châlonnais ont les nerfs à vifs. D’ici quelques heures, la 2ème division de panzer du 39ème corps d’armée motorisée attaquera Châlons, ma ville… Ma gorge se serre, j’ai une boule au ventre. Châlons est officiellement évacuée. Les patients des hôpitaux, des maisons de retraite, de l’hôpital psychiatrique doivent quitter la ville. Les autorités ont donné ordre aux derniers Châlonnais de quitter la cité, de fuir vers d’autres villes plus sûres.

Je suis attentive aux personnes présentent sur le quai et celles qui arrivent. Je cherche des visages familiers que j’au vu de nombreuses fois en photos et dont je ne cesse de contempler. Je me fraye un chemin près de l’entrée du quai pour être sûre de ne pas les rater ! Tout à coup j’entends :

 » Huguette, Simone, restez bien derrière moi. Rose tu suis aussi ?

– Oui ne t’en fais pas. Nous sommes toutes les 3 derrière toi, répond Rose.  »

Je m’approche doucement d’eux. Jules, mon arrière grand-père avec sa casquette visée sur la tête, est fidèle à ce que l’on m’a toujours raconté : grand avec une belle carrure. La famille s’arrête sur le quai. Ils sont chargés comme des mulets avec plusieurs couches de vêtement les uns par dessus les autres et des bagages à main. Jules a une couverture roulée en bandoulière dans le dos. Je suis heureuse d’apercevoir Huguette, ma Mamie, qui n’a que 12 ans à cette époque. Elle se tient devant son père. Simone, 12 ans aussi, la fille de Rose, se tient près d’elle.

Jules et Rose se sont rencontrés à Châlons. Tous les 2 veufs et parents, ils se sont mariés 2 ans auparavant, le 1er août 1938. Huguette et Simone se considèrent comme des soeurs.

Je regarde ma Mamie. Elle a l’air inquiète, mais quel enfant ne le serait pas dans une telle situation. Je regarde Jules aussi. Revenir de la Grande Guerre et recommencer 25 ans après, quel horreur !  Dans quel état d’esprit peut-il bien être ?

Soudain le klaxonne d’un train se fait entendre. Quelques secondes après, il entre en gare. Le crissement strident des freins signale son arrêt imminent. Mais ce n’est pas un train de voyageurs ordinaires qui s’arrête. Ce sont des wagons à bestiaux tractés par une vieille locomotive !

Le chef de gare organise l’installation de la population :

« Dans les wagons 1 à 7 : les malades et le personnel hospitalier. Dirigez-vous vers l’avant du quai. Merci. Pour les civils : wagons 8 à 12. Montez tant que vous pouvez. S’il n’y a plus de place, le prochain train sera là dans 4 heures. »

Jules et Rose se regardent. Puis Jules s’adresse aux fillettes:

« Allez les filles, venez, dépêchez-vous, nous allons monter dans ce train. »

Toujours aussi inquiète, Huguette attrape la main de son papa et ils se dirigent tous les 4 vers l’arrière du train. Je les suis aussi afin de pouvoir monter dans le même wagon qu’eux. Je ne sais pas combien il peut y avoir de personne dans cette gare mais nous sommes nombreux. Je ne suis pas certaine que tout le monde tiendra…

Jules grimpe dans l’un des premiers wagons réservés aux civils et aide Huguette, Simone et Rose à monter à bord. La marche est assez haute. Jules aide également d’autres personnes. Cela ne m’étonne absolument pas de lui. J’en profite et je me dirige de son côté. Jules me tends la main, je la saisis et grimpe à mon tour dans ce wagon de fortune.

« Merci » lui dis-je.

Il me sourit brièvement puis continue son action. Je me faufile parmi les voyageurs et me place tout près de ma Mamie en veillant à laisser de la place pour son papa. C’est tellement bizarre cette situation. J’ai envie d’aller l’embrasser, la réconforter en attendant que Jules arrive mais je ne peux pas ! Elle me prendrait pour une illuminée surtout si je lui lance un « Salut Mamie » !

Après quelques minutes, Jules revient auprès de sa famille. Les portes du wagon se ferment. Le train ne devrait pas tarder à s’élancer en direction du Sud, en passant par Nevers. Ils descendront pour y être hébergée par Odette, la sœur de Jules qui vit dans cette commune avec son mari, son fils ainsi que Blanche leur mère.

Le chef de gare siffle et le train se mets doucement en marche. Nous sommes serrés, le voyage sera difficile. Peu à peu, malgré l’inquiétude qui règne, les voyageurs semblent se détendre.

Nous roulons depuis une bonne demi-heure quand tout à coup, dans un vacarme assourdissant, des avions semblent mitrailler dans une zone proche de notre train. Le train se mets à bouger et à trembler de façon inhabituel ! Des explosions retentissent, des voyageurs hurlent. Jules réagit tout de suite, il attrape Rose et se couche sur les 3 filles pour les protéger. Il n’y a pas de doute, c’est bien notre train qui est visé ! Je m’accroupie et me protège la tête. La ferraille crisse, pitié, il faut que ça s’arrête ! Le train est chahuté dans tous les sens puis il se stoppe net. Pendant quelques secondes, plus un bruit. Un silence apocalyptique. Puis, j’ouvre les yeux et relève la tête. Je vois Jules dans la même position que je l’ai laissé. Il y a de la fumée partout. On peut entendre quelques gémissements. Jules se redresse à son tour :

« Les filles vous n’avez rien ?

Toutes les 3 le réconfortent d’un signe de tête. Puis il se tourne vers moi.

– Mademoiselle, tout va bien ? me demande-t-il.

– Oui, ça va. Merci beaucoup, lui dis-je.

il me sourit puis se tourne vers Rose.

– Je vais voir si l’on a besoin de moi. Je reviens.

Jules se lève et retire la couverture de son dos. Là, logé dans cet écrin, un éclat de fer !

– Bon sang Rose ! Regarde ! Je l’ai échappé belle ! s’exclame-t-il.

– Oui !  » répond Rose.

Jules lui donne la couverture et sors du wagon. Rose retire le projectile encore chaud et couvre les filles.

La tombée de la nuit se fait sentir. Dans le wagon, tout le monde est bien éprouvé. Chacun s’occupe de ces proches, rassure leur compagnons de voyage.

Après plusieurs dizaines de minutes, Jules revient.

« Nous allons dormir ici cette nuit. La voie ferré a été bombardée et coupée. Les agents des chemins de fer de l’est viennent d’être prévus, ils devraient arriver dans la soirée pour réparer ce qui a été endommagé. Ils en ont probablement pour toute la nuit. Le train repartira demain matin.

– Il y a des blessés ? Demande un homme à droite de Jules.

– Quelques dizaines, répond Jules. Le wagon le plus touché est celui juste devant le notre. Le personnel hospitalier les a pris en charge. Puis, d’une voix plus forte il ajoute, S’il y a des blessés dans ce wagon, même une simple égratignure, on m’a chargé de vous dire que vous pouvez trouver une infirmière vers l’avant du train.

– Savez-vous où nous sommes ? demande une femme dans le fond du wagon

– Nous sommes près de Vatry.  »

Une femme se lève, la main ensanglantée et descend du wagon suivie de 2-3 personnes.

Au fil des heures, le calme revient peu à peu. Certains voyageurs discutent, d’autres, notamment les plus jeunes se sont endormis. Huguette, Simone et Rose semblent dormir également. Jules veille encore. A quoi peut-il bien songer ? J’aimerais lui poser des tonnes de questions. Mais je ne vais pas rendre la journée plus pénible qu’elle ne l’est déjà. Je vais tranquillement le laisser se reposer et s’endormir, puis je m’en irais discrètement. Je ne me fais pas de soucis pour lui et ma Mamie. Je sais que demain, ils seront à Nevers chez Odette. Malheureusement, les allemands arriveront eux aussi quelques jours après. La famille restera dans la Nièvre jusqu’en septembre 1940, puis, il retourneront à Châlons occupée par le IIIe Reich pendant 4 longues années.

Jules s’endort à son tour. Je me lève, enjambe quelques voyageurs et descend du wagon. Quelle journée ! Je me retourne, leur envoi des baisers et m’engouffre dans les bois. Peut-être aurais-je l’occasion d’interroger Jules lors d’un autre #RDVAncestral.

 

A ma Mamie, une personne formidable ! Merci de répondre à mes milliards de questions !

gare chalons 2

 

#RDVAncestral

# RDV Ancestral

Chaque troisième samedi du mois, il est possible de partir à la rencontre de ces ancêtres. Le #RDVAncestral est un projet d’écriture, ouvert à tous, qui mêle littérature et généalogie. L’idée principal de ce rendez-vous est de partir à la rencontre de ces ancêtres, à l’époque choisi, et d’imaginer la suite. Vous pouvez retrouvez les rencontres de tous les participants sur le site www.rdvancestral.com.

Bon sang, qu’il fait froid ! Je ne sais dans quelle ville je me trouve ni l’époque dans laquelle je suis mais, une chose est sûre, nous sommes en hiver. Les quelques personnes qui s’aventurent dehors sont emmitouflés dans leur manteau bien chaud. Si seulement je pouvais savoir où je suis….

Je regarde autour de moi. Au loin, j’aperçois un vendeur de journaux, je me précipite vers lui :

« Bonjour Monsieur, dis-je.

Bonjour Madame, me répond-t-il aimablement.

Excusez-moi de vous déranger en plein travail mais pouvez-vous me donner la date d’aujourd’hui et dans quelle ville sommes-nous ?

Interloqué, le vendeur me répond tout de même :

Euh, nous sommes le jeudi 10 mars 1864 et vous êtes dans la ville de Puteaux. Mais vous semblez perdue, je peux certainement vous aider ?

Le 10 mars 1864, mon Dieu, quelle chance ! Il faut que je me dépêche si je veux au moins l’apercevoir ! Je ne sais pour combien de temps je vais rester à cette époque…

Merci Monsieur, c’est gentil à vous. Pouvez-vous m’indiquer comment me rendre au Commissariat de Police ?  »

Toujours aussi inquiet, le vendeur me donne le chemin à suivre pour aller au plus vite. J’en ai pour 5 bonnes minutes à pied mais je suis bien trop impatiente, j’accélère le pas.

Arrivée devant le Commissariat, je reprend mon souffle. Il faut que j’ai l’air « normal » et que je me fasse la plus discrète possible. Une voiture tirée par deux chevaux s’arrête devant la bâtisse. Une femme puis un garçonnet descendent. Je pense le reconnaître. Dans quelques minutes, si j’arrive à les suivre, je serais fixée. Ils entrent dans le Commissariat. J’emboîte le pas derrière eux.

La Dame s’adresse à un policier dans le hall. Malgré le brouhaha, j’arrive à entendre, très faiblement, ce qu’elle lui demande. Le petit garçon se tient sagement près d’elle.

« Bonjour Monsieur l’Agent. J’ai rendez-vous avec le Commissaire ROUBEL, est-il disponible pour me recevoir ?

Bonjour Madame, répond-t-il, Monsieur ROUBEL vous attendait, je vous invite à me suivre. »

L’Agent se dirige vers l’arrière du bâtiment. La Dame et le petit garçon le suivent. Je marche discrètement derrière eux. Il y a du monde dans ce Commissariat, ils ne devraient pas s’apercevoir de ma présence…

Nous entrons dans une vaste pièce composée d’un bureau central et de plusieurs offices. De part et d’autre de l’entrée, deux grands bancs avec déjà des personnes assises. La Dame se tourne et s’adresse au petit garçon :

« Jules, assieds-toi sur le banc, si l’on a besoin de toi, je t’appellerais. »

Jules s’exécute sans un mot. Il s’assied sur le banc à gauche. La Dame s’avance vers le bureau central. A mon tour, je m’assoies mais sur le banc de droite.

« Bonjour Monsieur ROUBEL, je suis Madame ROUX.

Bonjour Madame ROUX, je vous attendais, lui répond-t-il d’une voix grave. Je vous en prie, asseyez-vous. Le Commissaire se tourne vers un agent de police. Auguste, pouvez-vous m’assister et rédiger le procès-verbal ?

L’homme lui fait un signe de la tête et s’assied  à la table la plus proche. Le Commissaire l’imite, mets de l’ordre sur son bureau et commence son interrogatoire :

Madame ROUX, pouvez-vous décliner votre identité : nom, prénoms, domicile, profession.

Je me nomme Gabrielle ROUX née MOISSON, j’ai 42 ans, je suis ménagère et je réside avec mon époux, ouvrier boulanger, au 2 rue du Puits d’Amour à Suresnes…

Bien, c’est suffisant, coupe le Commissaire. Pourquoi venez-vous ? demande-t-il sèchement.

Madame ROUX, tout en tripotant son mouchoir en tissu, commence son récit :

Cher Commissaire, le 10 août 1862, deux dames : l’une paraissant âgée de 25 à 30 ans, se nommant Henriette GASNAL, se disant la mère et l’autre d’une soixantaine d’années, répondant au nom de Madame Veuve GASNAL, demeurant toutes les deux à la Maison Crépin, Place d’Armes à Suresnes, sont venues placer en pension chez moi un petit garçon âgé de 5-6 ans et qu’elles nommaient Jules GASNAL. Apparemment, ces deux dames venaient de Paris mais demeuraient à Suresnes depuis 5-6 semaines. Elles paraissaient être dans une situation modeste. Elles m’avaient promis de me donner 25 francs par mois pour la pension du petit. Le lendemain, elles quittèrent la ville sans laisser d’adresse, sans me prévenir ni même me laisser quelconques pièces pouvant justifier l’état-civil du petit garçon. Depuis cette date, je ne les ai revues, ni pour me payer la pension, ni pour le réclamer. J’ai entamé des recherches pour les retrouver mais elles sont restées vaines. J’ai questionné Jules à plusieurs reprises, il se rappelle seulement avoir habité à Batignolles et avoir peut-être été baptisé à l’Eglise Saint Roch. J’ai cherché son acte de baptême néanmoins cela n’a pas porté ses fruits. N’ayant pas d’autres ressources que le travail de mon mari, je ne peux le garder plus longtemps sous mon toit et à ma charge. Madame ROUX, tête baissée, tripote toujours son mouchoir.

Bien Madame. Le Commissaire semble bien trop habitué à ce genre de situation et abrège l’entrevue. Vous n’avez-rien à ajouter ? lui demande-t-il.

Non Monsieur le Commissaire, répond-elle d’une faible voix.

Bien. Les faits sont donc exposés. Auguste avez-vous pris note de la déposition de Madame ?

Parfaitement Monsieur le Commissaire, répond l’Agent.

Bien. Madame ROUX, par conséquent, je propose donc le placement de l’enfant Jules GASNAL au service des Enfants Assistés de l’Assistance Publique de la Seine.

Madame ROUX acquiesce d’un signe de tête. Je regarde Jules assit sur l’autre banc. Le regard dans le vide, il a l’air si triste. Quelques minutes s’écoulent.

Madame ROUX, dit le Commissaire, le procès-verbal est rédigé, vous allez pouvoir le signer.

Merci Monsieur le Commissaire, toutefois, je ne vais point pouvoir le signer, je ne sais pas écrire, avoue-t-elle.

Bien Madame, nous allons le consigner dans le procès-verbal. Avez-vous des questions ? demande toujours aussi sèchement le Commissaire.

Que va-t-il se passer pour Jules ?

Un agent va le conduire au dépôt de la Préfecture de Police afin qu’il soit statué à son égard comme il appartiendra. De notre côté, nous allons lancer des recherches afin d’obtenir des indices sur ses parents. Madame ROUX, attentive à la réponse du Commissaire, baisse à nouveau la tête. Si vous n’avez plus de question, je vous raccompagne. »

Expéditive cette entrevue… Forcément, pour un enfant abandonné, on ne va pas perdre son temps… Le Commissaire se lève, Madame ROUX fait de même. Elle range son mouchoir dans sa poche et le suit. Le Commissaire s’arrête devant le petit garçon et lui dit :

« Mon garçon, attends ici, un agent va venir te chercher. 

Jules relève la tête, le regarde et esquisse un petit sourire de politesse.

Au revoir Jules, lance Madame ROUX ». Puis sans un regard, elle passe la porte et s’en va accompagnée du Commissaire.

Jules ne la regarde pas non plus, il baisse la tête. Une larme se met à couler sur sa joue.

J’ai envie de hurler ! J’ai envie de rattraper Madame ROUX et de lui demander comment elle arrive à l’abandonner une seconde fois ! Il a 7 ans, il n’a rien demandé à personne ! Comment arrive-t-elle à se regarder dans le miroir ? N’a-t-elle pas de cœur ?

Je m’approche de Jules et m’accroupie près de lui. Le petit garçon ne me regarde pas. Il a l’air perdu.

« Bonjour Jules. Je lui essuie sa petite larme délicatement. J’ai tellement envie de le prendre dans mes bras et de l’emmener avec moi.

Bonjour Madame, me répond-t-il timidement.

Ça va aller ?

Je pense que oui…

Tu sais Jules, tu auras une belle vie quand tu seras grand. Ne laisse personne dire que tu n’es pas à la hauteur. Tu es intelligent, créatif et plein d’esprit. Tu verras, tout s’arrangera.

Un peu surpris par mes propos, il me regarde et me dit :

Merci Madame pour vos gentils mots.

Un agent entre dans la pièce et appelle d’une forte voix :

Jules GASNAL ?

Jules se lève et répond :

Oui Monsieur.

Suivez-moi, je dois vous déposer à la Préfecture de Police, dit sèchement l’agent.

Jules a de nouveau ce regard triste. Il se tourne vers moi et murmure :

Je vous reverrai ?

Mes yeux se remplissent de larmes. J’aimerais tellement pouvoir rester à ses côtés, le voir grandir, tout savoir de lui. A voix basse, je lui dis :

Je suis désolée mais c’est impossible. Je suis ton futur. Mais sois sûr que je ne te quitterai pas. Je ne t’abandonnerai pas, je t’en fais la promesse. Je te suivrai toujours. De bonnes choses t’attendent dans le futur. Saches que je suis très fière de toi.

Madame, vous connaissez ce garçon ? m’interroge l’agent.

Je me lève,

Non, non. Il était seul assit sur le banc, je suis simplement venue lui parler.

D’accord. Jules GASNAL, allons-y.

Au revoir Madame, me dit Jules.

Au revoir mon cher Jules... »

Je le regarde s’éloigner… C’était tellement court. Je suis si triste de le voir partir, j’aurais tant souhaiter que cet instant dur plus longtemps. Mais qu’aurais-je pu dire de plus à ce petit garçon ?

A mon tour, je quitte le Commissariat. Dehors, il fait toujours aussi froid. Je ne peux m’empêcher de penser à Jules. Que va-t-il se passer jusqu’au 14 décembre 1864, jour où il sera définitivement admis au service des Enfants Assistés du département de la Seine sous le matricule 10730. Je ne peux m’empêcher de l’imaginer seul, dans un dortoir. Mon pauvre Jules. Dans les documents que j’ai sur lui et dans les recherches qu’il a effectué adultes, il n’a jamais été fait mention de cette Madame ROUX. Se souvient-il avoir passé 2 ans chez elle ? Après ces 2 traumatismes, il a bien le droit d’avoir occulté une partie de son enfance. Une chose est sûre, il n’a donc jamais été trouvé sur une charrette à la frontière espagnole comme cela a été dit dans la famille.

Je décide de marcher un peu, cela va peut-être me remettre de mes émotions…

 

 

Sur la transcription du PV dans le registre des naissances de l’année 1864 de la commune de Suresnes (page 34), il est indiqué que la Police a procédé à des recherches afin d’obtenir des indices sur les parents de Jules, sans résultats, et qu’en conséquence, il a été déposé au dépôt des Hospices de l’AP-HP. Malheureusement, pas de Jules dans les registres des enfants en dépôt de l’année 1864. Où l’ont-ils emmené ?

Je n’ai découvert cette transcription qu’en avril 2017. Une pièce du puzzle tellement importante. 10 ans à chercher, à ne trouver que des bribes mais je t’ai fait une promesse Jules, je ne t’abandonnerai pas. Peut-être qu’un jour je réaliserai l’un de tes plus beaux projets, je l’espère tant…

certif origine

illustration : archive personnelle