#RDVAncestral

3ème #RDVAncestral : Avize, un jour de septembre 1909

Chaque troisième samedi du mois, il est possible de partir à la rencontre de ces ancêtres. Le #RDVAncestral est un projet d’écriture, ouvert à tous, qui mêle littérature et généalogie. L’idée principal de ce rendez-vous est de partir à la rencontre de ces ancêtres, à l’époque choisi, et d’imaginer la suite. Vous pouvez retrouvez les rencontres de tous les participants sur le site www.rdvancestral.com.

 

Je ne pouvais imaginer mieux pour ce 3ème rendez-vous ancestral ! Je me trouve à Avize, dans la Grande Rue qui accueille la plupart des commerces de ce petit bourg champenois. Je connais bien cette rue, je l’ai tellement observé sur les vieilles cartes postales.

La rue pavée remonte vers le haut du village. J’aperçois un peu plus loin la célèbre carotte rouge adossée au mur d’une maison. Cette carotte, mise en place en 1906, indique la présence d’un bureau de tabac. La rue est animée, les habitants ou visiteurs entrent et sortent des boutiques, s’arrêtent, discutent… Peut-être que les vendanges sont en préparation.

AVIZE - Grande Rue ed GASNAL - Copie

J’arpente la jolie rue en essayant de ne pas me perdre dans mes pensées. Mes ancêtres avizois ont du la parcourir en long, en large et en travers… Après une centaine de mètres, j’arrive devant deux belles boutiques (je vous prie de souligner mon objectivité). Celle de gauche est une épicerie. C’est la succursale n°86 des Docks Rémois. J’adore ce décor d’autrefois ! Dans la vitrine, on peut voir des bocaux bien remplis, des vêtements, des balais, des paniers et toutes sortes de denrées alimentaires.

Un client sort de la boutique. A travers l’entrebaillure de la porte, je remarque une femme derrière son comptoir en bois. Je suis certaine qu’elle est au petit soin avec sa clientèle. Bien évidemment, je la reconnais immédiatement. Il s’agit de mon arrière-arrière grand-mère, Blanche DERUME épouse GASNAL. C’est elle qui tient l’épicerie. Juste en face, dans l’autre boutique, c’est le bureau de tabac de Jules. J’avoue qu’au début, je n’imaginais pas la devanture du magasin comme ça. Mais après tout, nous sommes au début du 20ème siècle, tout est différent du monde dans lequel je vis. L’échoppe est au rez-de-chaussé d’une maison en brique rouge. A la fenêtre, des dizaines et des dizaines de pipes savamment disposer sur un présentoir. Je ne perds pas une seconde de plus, je rentre dans la boutique.

Une petite cloche installée juste au dessus de la porte signale ma présence. La pièce n’est pas très grande mais suffisamment pour accueillir 2 tables avec des chaises. Le comptoir est disposé dans le fond de la salle. Juste à côté, un joli présentoir est rempli de cartes postales. Derrière, une porte semble donner dans un seconde pièce à l’arrière de la bâtisse. J’entends des bruits de pas qui se rapprochent. C’est par cette porte que Jules GASNAL, mon arrière-arrière grand-père, entre dans son magasin.

« Bonjour Madame, que désirez-vous ? me demande-t-il aimablement.

Prise de court, je lui réponds, hésitante :

Bonjour Monsieur GASNAL. Je …. euh… souhaiterais vous acheter des cartes postales. C’est bien vous qui les faites éditer ?

Tout à fait Madame ! Je vous laisse les choisir, si vous avez besoin, je suis à votre entière disposition.

Je m’approche du présentoir et tente d’en sélectionner quelques unes. Je me sens trop bête ! Je rêve depuis des lustres de pouvoir le voir, lui parler et là, je ne sais même plus quoi lui dire ! Pfff ! Je l’observe du coin de l’œil. Il a l’air bien occupé. Son affaire doit marcher, mais pour en être sûre, j’irais vérifier aux Archives Départementales. Le bruit du carillon et de la porte me tire de ma rêverie. Un homme entre dans la boutique.

Bonjour Monsieur BONVILLE, dit Jules.

Bonjour Monsieur GASNAL, comment allez-vous ? demande-t-il. Les deux hommes se serrent la main.

Très bien, je vous remercie et vous ?

Bien, bien. Avez-vous reçu mon tabac d’Amérique du Sud ?

On me l’a livré ce matin même. J’étais justement en train de vous le préparer, répond Jules.

C’est parfait.

Tout en finissant d’emballer la marchandise, Jules demande :

Alors ces vendanges, vous êtes prêts à démarrer la semaine prochaine ?

M’en parlez pas ! Je ne sais pas si la récolte de cette année sera bonne… En plus de cela, il me manque encore des vendangeurs, lui répond-il. Si vous connaissez des personnes courageuses, je suis preneur !

Je pourrais mettre des affiches dans ma boutique si vous voulez, propose Jules. Il lui tend son paquet. Voilà Monsieur BONVILLE, cela vous fera 10 francs 75.

Tenez, voici l’appoint. Je vous remercie, vous êtes toujours efficace, complimente le client.

– C’est avec plaisir Monsieur BONVILLE.

– Bonne journée.

– Bonne journée et à bientôt.

L’homme quitte la boutique. Jules range la monnaie dans une petite boîte. Il fait de la place sur son comptoir et passe un coup de chiffon. Un fois son affaire terminée, il me regarde et dit :

Vous n’avez pas l’air de savoir laquelle choisir.

Euh… Non pas vraiment, elles sont si jolies. J’aimerais toutes les avoir ! lui dis-je.

Jules sourit et s’approche du présentoir. Je me tente :

Monsieur GASNAL, à vrai dire, je ne suis pas venue uniquement pour vos cartes postales. Vous auriez quelques minutes à m’accorder ?

Vous êtes journaliste ! s’exclame-t-il

Non, non, absolument pas. Disons que c’est assez long à expliquer. Je lui indique avec ma main la table la plus proche. Peut-on s’asseoir ?

– Vous m’avez l’air un peu étrange, mais disons que j’aime bien les personnes dans votre genre. Asseyez-vous, je vais nous chercher quelque chose à boire.

– Merci beaucoup !

Je m’asseois, tandis que Jules file dans son arrière boutique et reviens avec 2 verres et une bouteille. Pourvu que ce ne soit pas de l’alcool  ou même du Champagne, j’ai horreur de ça. Il s’assoit en face de moi.

– Merci, Monsieur GASNAL.

Pendant que Jules nous sert, je commence mes explications… Qui je suis, d’oû je viens et à quelle époque je vis. Je lui explique que depuis que j’ai découvert son existence, je suis fascinée par son personnage et que je suis admirative de tout ce qu’il a pu faire. Malgré son enfance triste, il a réussit sa vie de famille, professionnelle et privée. C’est un homme remarquable.

Bon sang, il me regarde avec des yeux ronds comme une queue de pelle ! Voilà, il doit me prendre pour une illuminée ! Je lui explique qu’avec la technologie du 21ème siècle, on peut rendre visite à ces ancêtres et que je suis déjà venue le voir, lorsque Madame ROUX l’a déposé au Commissariat de Police de Puteaux pour l’abandonner une seconde fois…

Jules réagit et me coupe la parole :

Madame ROUX ? Cela me dit quelque chose mais je n’arrive pas me souvenir.

Je pense que vous avez du occulter cette partie de votre vie car personne n’a jamais entendu parler d’elle avant que je tombe sur la transcription du Procès-Verbal d’abandon. 

Et bien, quelle visite ! Je suis à la fois très surpris et heureux de faire la connaissance de ma descendance. Jules me sourit.

J’avais peur que vous me preniez pour une aliénée… lui dis-je.

Ca aurait pu ! Mais je vois bien que tu es honnête, mon arrière-arrière petite fille ! C’est incroyable… 

Bien évidemment, je suis tellement heureuse de passer un petit moment avec lui… Je lui sourit.

– Je peux te poser un peu de questions? me demande-t-il.

Quelques unes, lui dis-je. Mais je ne pourrais pas répondre à tout, je ne veux pas que notre rencontre puisse jouer sur votre vie et votre future. 

Bien entendu. Je suis actuellement en train de travailler sur un engin volant que je vais appeler le monoplan ballon. Je compte dépose le brevet en avril prochain si tout est prêt. Est-ce que je vais obtenir ce brevet ?

Je lui sourit un fois de plus, il est si enthousiaste !

Oui ! Le brevet vous sera attribué en juin 1910.

Oh c’est formidable ! Je savais bien que je tenais quelque chose !

Nous continuons à bavarder et a siroter de la limonade toute l’après-midi en étant dérangé, de temps à autre, par quelques clients. Il prend plaisir à les servir, à leur parler de tout. Pas de doute, il est vraiment exceptionnel.

La journée s’assombrit, il est temps pour moi de lui dire aurevoir.

Merci Jules pour cet après-midi. Tu ne peux pas savoir comme elle me comble de joie. Je suis tellement heureuse de t’avoir rencontré. Mais il est l’heure que je m’éclipse. Pas un mot de tout ça à personne… lui dis-je

Bien évidemment ! Tu peux compter sur moi. Je suis également ravie de t’avoir rencontré. Nous nous reverrons ?

Peut-être lors d’un autre #RDVAncestral… Je l’espère. Aurevoir Jules.

Aurevoir Emeline.

Je tourne les talons, et passe la porte de la boutique. Comme j’aimerais rester ici, mais on n’attends chez moi… Quelques larmes roulent sur mes joues. Ce n’est qu’un aurevoir, je reviendrais le voir, c’est sure.

Famille GASNAL devant boutique modif couleur

Jules, à droite du chien, devant sa boutique de tabac. Juste à côté de lui avec le petit foulard, Jules, son fils, mon arrière grand-père. 

 

 

 

 

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#RDVAncestral

Deuxième #RDVAncestral : juin 1940

Chaque troisième samedi du mois, il est possible de partir à la rencontre de ces ancêtres. Le #RDVAncestral est un projet d’écriture, ouvert à tous, qui mêle littérature et généalogie. L’idée principal de ce rendez-vous est de partir à la rencontre de ces ancêtres, à l’époque choisi, et d’imaginer la suite. Vous pouvez retrouvez les rencontres de tous les participants sur le site www.rdvancestral.com.

Cette fois, je sais où nous sommes ! Même si le lieu n’est pas exactement comme il est aujourd’hui, je reconnais parfaitement l’endroit. Je me trouve sur le quai de la gare de Châlons-en-Champagne. Enfin non, ma ville ne devait pas encore avoir changé de nom, nous sommes donc à Châlons-sur-Marne, chef-lieu du département de la Marne. Je prends quelques secondes pour l’admirer. La verrière au dessus du quai est magnifique et majestueuse, comme j’aurais aimé la connaitre ainsi ! Je ne peux m’attarder plus longtemps, il règne une ambiance assez pesante. De plus en plus de personnes s’amassent sur le quai. Je me rends compte qu’il n’y a pas que des voyageurs lambda. Je reconnais, par leur tenue, des infirmières et du personnel hospitalier. Une voix se fait entendre de l’intérieur du bâtiment :

« Faites place s’il vous plait ! »

La foule s’écarte pour laisser passer plusieurs dizaines de brancards occupés. Le personnel accompagne également des vieillards. Pas de doute, nous sommes le 12 juin 1940. Cela fait un bon mois que la ville et sa population sont mises à rudes épreuve. L’armée nazis bombardent inlassablement la cité provoquant destructions et incendies. Depuis quelques jours, c’est un peu plus calme mais les citoyens châlonnais ont les nerfs à vifs. D’ici quelques heures, la 2ème division de panzer du 39ème corps d’armée motorisée attaquera Châlons, ma ville… Ma gorge se serre, j’ai une boule au ventre. Châlons est officiellement évacuée. Les patients des hôpitaux, des maisons de retraite, de l’hôpital psychiatrique doivent quitter la ville. Les autorités ont donné ordre aux derniers Châlonnais de quitter la cité, de fuir vers d’autres villes plus sûres.

Je suis attentive aux personnes présentent sur le quai et celles qui arrivent. Je cherche des visages familiers que j’au vu de nombreuses fois en photos et dont je ne cesse de contempler. Je me fraye un chemin près de l’entrée du quai pour être sûre de ne pas les rater ! Tout à coup j’entends :

 » Huguette, Simone, restez bien derrière moi. Rose tu suis aussi ?

– Oui ne t’en fais pas. Nous sommes toutes les 3 derrière toi, répond Rose.  »

Je m’approche doucement d’eux. Jules, mon arrière grand-père avec sa casquette visée sur la tête, est fidèle à ce que l’on m’a toujours raconté : grand avec une belle carrure. La famille s’arrête sur le quai. Ils sont chargés comme des mulets avec plusieurs couches de vêtement les uns par dessus les autres et des bagages à main. Jules a une couverture roulée en bandoulière dans le dos. Je suis heureuse d’apercevoir Huguette, ma Mamie, qui n’a que 12 ans à cette époque. Elle se tient devant son père. Simone, 12 ans aussi, la fille de Rose, se tient près d’elle.

Jules et Rose se sont rencontrés à Châlons. Tous les 2 veufs et parents, ils se sont mariés 2 ans auparavant, le 1er août 1938. Huguette et Simone se considèrent comme des soeurs.

Je regarde ma Mamie. Elle a l’air inquiète, mais quel enfant ne le serait pas dans une telle situation. Je regarde Jules aussi. Revenir de la Grande Guerre et recommencer 25 ans après, quel horreur !  Dans quel état d’esprit peut-il bien être ?

Soudain le klaxonne d’un train se fait entendre. Quelques secondes après, il entre en gare. Le crissement strident des freins signale son arrêt imminent. Mais ce n’est pas un train de voyageurs ordinaires qui s’arrête. Ce sont des wagons à bestiaux tractés par une vieille locomotive !

Le chef de gare organise l’installation de la population :

« Dans les wagons 1 à 7 : les malades et le personnel hospitalier. Dirigez-vous vers l’avant du quai. Merci. Pour les civils : wagons 8 à 12. Montez tant que vous pouvez. S’il n’y a plus de place, le prochain train sera là dans 4 heures. »

Jules et Rose se regardent. Puis Jules s’adresse aux fillettes:

« Allez les filles, venez, dépêchez-vous, nous allons monter dans ce train. »

Toujours aussi inquiète, Huguette attrape la main de son papa et ils se dirigent tous les 4 vers l’arrière du train. Je les suis aussi afin de pouvoir monter dans le même wagon qu’eux. Je ne sais pas combien il peut y avoir de personne dans cette gare mais nous sommes nombreux. Je ne suis pas certaine que tout le monde tiendra…

Jules grimpe dans l’un des premiers wagons réservés aux civils et aide Huguette, Simone et Rose à monter à bord. La marche est assez haute. Jules aide également d’autres personnes. Cela ne m’étonne absolument pas de lui. J’en profite et je me dirige de son côté. Jules me tends la main, je la saisis et grimpe à mon tour dans ce wagon de fortune.

« Merci » lui dis-je.

Il me sourit brièvement puis continue son action. Je me faufile parmi les voyageurs et me place tout près de ma Mamie en veillant à laisser de la place pour son papa. C’est tellement bizarre cette situation. J’ai envie d’aller l’embrasser, la réconforter en attendant que Jules arrive mais je ne peux pas ! Elle me prendrait pour une illuminée surtout si je lui lance un « Salut Mamie » !

Après quelques minutes, Jules revient auprès de sa famille. Les portes du wagon se ferment. Le train ne devrait pas tarder à s’élancer en direction du Sud, en passant par Nevers. Ils descendront pour y être hébergée par Odette, la sœur de Jules qui vit dans cette commune avec son mari, son fils ainsi que Blanche leur mère.

Le chef de gare siffle et le train se mets doucement en marche. Nous sommes serrés, le voyage sera difficile. Peu à peu, malgré l’inquiétude qui règne, les voyageurs semblent se détendre.

Nous roulons depuis une bonne demi-heure quand tout à coup, dans un vacarme assourdissant, des avions semblent mitrailler dans une zone proche de notre train. Le train se mets à bouger et à trembler de façon inhabituel ! Des explosions retentissent, des voyageurs hurlent. Jules réagit tout de suite, il attrape Rose et se couche sur les 3 filles pour les protéger. Il n’y a pas de doute, c’est bien notre train qui est visé ! Je m’accroupie et me protège la tête. La ferraille crisse, pitié, il faut que ça s’arrête ! Le train est chahuté dans tous les sens puis il se stoppe net. Pendant quelques secondes, plus un bruit. Un silence apocalyptique. Puis, j’ouvre les yeux et relève la tête. Je vois Jules dans la même position que je l’ai laissé. Il y a de la fumée partout. On peut entendre quelques gémissements. Jules se redresse à son tour :

« Les filles vous n’avez rien ?

Toutes les 3 le réconfortent d’un signe de tête. Puis il se tourne vers moi.

– Mademoiselle, tout va bien ? me demande-t-il.

– Oui, ça va. Merci beaucoup, lui dis-je.

il me sourit puis se tourne vers Rose.

– Je vais voir si l’on a besoin de moi. Je reviens.

Jules se lève et retire la couverture de son dos. Là, logé dans cet écrin, un éclat de fer !

– Bon sang Rose ! Regarde ! Je l’ai échappé belle ! s’exclame-t-il.

– Oui !  » répond Rose.

Jules lui donne la couverture et sors du wagon. Rose retire le projectile encore chaud et couvre les filles.

La tombée de la nuit se fait sentir. Dans le wagon, tout le monde est bien éprouvé. Chacun s’occupe de ces proches, rassure leur compagnons de voyage.

Après plusieurs dizaines de minutes, Jules revient.

« Nous allons dormir ici cette nuit. La voie ferré a été bombardée et coupée. Les agents des chemins de fer de l’est viennent d’être prévus, ils devraient arriver dans la soirée pour réparer ce qui a été endommagé. Ils en ont probablement pour toute la nuit. Le train repartira demain matin.

– Il y a des blessés ? Demande un homme à droite de Jules.

– Quelques dizaines, répond Jules. Le wagon le plus touché est celui juste devant le notre. Le personnel hospitalier les a pris en charge. Puis, d’une voix plus forte il ajoute, S’il y a des blessés dans ce wagon, même une simple égratignure, on m’a chargé de vous dire que vous pouvez trouver une infirmière vers l’avant du train.

– Savez-vous où nous sommes ? demande une femme dans le fond du wagon

– Nous sommes près de Vatry.  »

Une femme se lève, la main ensanglantée et descend du wagon suivie de 2-3 personnes.

Au fil des heures, le calme revient peu à peu. Certains voyageurs discutent, d’autres, notamment les plus jeunes se sont endormis. Huguette, Simone et Rose semblent dormir également. Jules veille encore. A quoi peut-il bien songer ? J’aimerais lui poser des tonnes de questions. Mais je ne vais pas rendre la journée plus pénible qu’elle ne l’est déjà. Je vais tranquillement le laisser se reposer et s’endormir, puis je m’en irais discrètement. Je ne me fais pas de soucis pour lui et ma Mamie. Je sais que demain, ils seront à Nevers chez Odette. Malheureusement, les allemands arriveront eux aussi quelques jours après. La famille restera dans la Nièvre jusqu’en septembre 1940, puis, il retourneront à Châlons occupée par le IIIe Reich pendant 4 longues années.

Jules s’endort à son tour. Je me lève, enjambe quelques voyageurs et descend du wagon. Quelle journée ! Je me retourne, leur envoi des baisers et m’engouffre dans les bois. Peut-être aurais-je l’occasion d’interroger Jules lors d’un autre #RDVAncestral.

 

A ma Mamie, une personne formidable ! Merci de répondre à mes milliards de questions !

gare chalons 2

 

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Chaque troisième samedi du mois, il est possible de partir à la rencontre de ces ancêtres. Le #RDVAncestral est un projet d’écriture, ouvert à tous, qui mêle littérature et généalogie. L’idée principal de ce rendez-vous est de partir à la rencontre de ces ancêtres, à l’époque choisi, et d’imaginer la suite. Vous pouvez retrouvez les rencontres de tous les participants sur le site www.rdvancestral.com.

Bon sang, qu’il fait froid ! Je ne sais dans quelle ville je me trouve ni l’époque dans laquelle je suis mais, une chose est sûre, nous sommes en hiver. Les quelques personnes qui s’aventurent dehors sont emmitouflés dans leur manteau bien chaud. Si seulement je pouvais savoir où je suis….

Je regarde autour de moi. Au loin, j’aperçois un vendeur de journaux, je me précipite vers lui :

« Bonjour Monsieur, dis-je.

Bonjour Madame, me répond-t-il aimablement.

Excusez-moi de vous déranger en plein travail mais pouvez-vous me donner la date d’aujourd’hui et dans quelle ville sommes-nous ?

Interloqué, le vendeur me répond tout de même :

Euh, nous sommes le jeudi 10 mars 1864 et vous êtes dans la ville de Puteaux. Mais vous semblez perdue, je peux certainement vous aider ?

Le 10 mars 1864, mon Dieu, quelle chance ! Il faut que je me dépêche si je veux au moins l’apercevoir ! Je ne sais pour combien de temps je vais rester à cette époque…

Merci Monsieur, c’est gentil à vous. Pouvez-vous m’indiquer comment me rendre au Commissariat de Police ?  »

Toujours aussi inquiet, le vendeur me donne le chemin à suivre pour aller au plus vite. J’en ai pour 5 bonnes minutes à pied mais je suis bien trop impatiente, j’accélère le pas.

Arrivée devant le Commissariat, je reprend mon souffle. Il faut que j’ai l’air « normal » et que je me fasse la plus discrète possible. Une voiture tirée par deux chevaux s’arrête devant la bâtisse. Une femme puis un garçonnet descendent. Je pense le reconnaître. Dans quelques minutes, si j’arrive à les suivre, je serais fixée. Ils entrent dans le Commissariat. J’emboîte le pas derrière eux.

La Dame s’adresse à un policier dans le hall. Malgré le brouhaha, j’arrive à entendre, très faiblement, ce qu’elle lui demande. Le petit garçon se tient sagement près d’elle.

« Bonjour Monsieur l’Agent. J’ai rendez-vous avec le Commissaire ROUBEL, est-il disponible pour me recevoir ?

Bonjour Madame, répond-t-il, Monsieur ROUBEL vous attendait, je vous invite à me suivre. »

L’Agent se dirige vers l’arrière du bâtiment. La Dame et le petit garçon le suivent. Je marche discrètement derrière eux. Il y a du monde dans ce Commissariat, ils ne devraient pas s’apercevoir de ma présence…

Nous entrons dans une vaste pièce composée d’un bureau central et de plusieurs offices. De part et d’autre de l’entrée, deux grands bancs avec déjà des personnes assises. La Dame se tourne et s’adresse au petit garçon :

« Jules, assieds-toi sur le banc, si l’on a besoin de toi, je t’appellerais. »

Jules s’exécute sans un mot. Il s’assied sur le banc à gauche. La Dame s’avance vers le bureau central. A mon tour, je m’assoies mais sur le banc de droite.

« Bonjour Monsieur ROUBEL, je suis Madame ROUX.

Bonjour Madame ROUX, je vous attendais, lui répond-t-il d’une voix grave. Je vous en prie, asseyez-vous. Le Commissaire se tourne vers un agent de police. Auguste, pouvez-vous m’assister et rédiger le procès-verbal ?

L’homme lui fait un signe de la tête et s’assied  à la table la plus proche. Le Commissaire l’imite, mets de l’ordre sur son bureau et commence son interrogatoire :

Madame ROUX, pouvez-vous décliner votre identité : nom, prénoms, domicile, profession.

Je me nomme Gabrielle ROUX née MOISSON, j’ai 42 ans, je suis ménagère et je réside avec mon époux, ouvrier boulanger, au 2 rue du Puits d’Amour à Suresnes…

Bien, c’est suffisant, coupe le Commissaire. Pourquoi venez-vous ? demande-t-il sèchement.

Madame ROUX, tout en tripotant son mouchoir en tissu, commence son récit :

Cher Commissaire, le 10 août 1862, deux dames : l’une paraissant âgée de 25 à 30 ans, se nommant Henriette GASNAL, se disant la mère et l’autre d’une soixantaine d’années, répondant au nom de Madame Veuve GASNAL, demeurant toutes les deux à la Maison Crépin, Place d’Armes à Suresnes, sont venues placer en pension chez moi un petit garçon âgé de 5-6 ans et qu’elles nommaient Jules GASNAL. Apparemment, ces deux dames venaient de Paris mais demeuraient à Suresnes depuis 5-6 semaines. Elles paraissaient être dans une situation modeste. Elles m’avaient promis de me donner 25 francs par mois pour la pension du petit. Le lendemain, elles quittèrent la ville sans laisser d’adresse, sans me prévenir ni même me laisser quelconques pièces pouvant justifier l’état-civil du petit garçon. Depuis cette date, je ne les ai revues, ni pour me payer la pension, ni pour le réclamer. J’ai entamé des recherches pour les retrouver mais elles sont restées vaines. J’ai questionné Jules à plusieurs reprises, il se rappelle seulement avoir habité à Batignolles et avoir peut-être été baptisé à l’Eglise Saint Roch. J’ai cherché son acte de baptême néanmoins cela n’a pas porté ses fruits. N’ayant pas d’autres ressources que le travail de mon mari, je ne peux le garder plus longtemps sous mon toit et à ma charge. Madame ROUX, tête baissée, tripote toujours son mouchoir.

Bien Madame. Le Commissaire semble bien trop habitué à ce genre de situation et abrège l’entrevue. Vous n’avez-rien à ajouter ? lui demande-t-il.

Non Monsieur le Commissaire, répond-elle d’une faible voix.

Bien. Les faits sont donc exposés. Auguste avez-vous pris note de la déposition de Madame ?

Parfaitement Monsieur le Commissaire, répond l’Agent.

Bien. Madame ROUX, par conséquent, je propose donc le placement de l’enfant Jules GASNAL au service des Enfants Assistés de l’Assistance Publique de la Seine.

Madame ROUX acquiesce d’un signe de tête. Je regarde Jules assit sur l’autre banc. Le regard dans le vide, il a l’air si triste. Quelques minutes s’écoulent.

Madame ROUX, dit le Commissaire, le procès-verbal est rédigé, vous allez pouvoir le signer.

Merci Monsieur le Commissaire, toutefois, je ne vais point pouvoir le signer, je ne sais pas écrire, avoue-t-elle.

Bien Madame, nous allons le consigner dans le procès-verbal. Avez-vous des questions ? demande toujours aussi sèchement le Commissaire.

Que va-t-il se passer pour Jules ?

Un agent va le conduire au dépôt de la Préfecture de Police afin qu’il soit statué à son égard comme il appartiendra. De notre côté, nous allons lancer des recherches afin d’obtenir des indices sur ses parents. Madame ROUX, attentive à la réponse du Commissaire, baisse à nouveau la tête. Si vous n’avez plus de question, je vous raccompagne. »

Expéditive cette entrevue… Forcément, pour un enfant abandonné, on ne va pas perdre son temps… Le Commissaire se lève, Madame ROUX fait de même. Elle range son mouchoir dans sa poche et le suit. Le Commissaire s’arrête devant le petit garçon et lui dit :

« Mon garçon, attends ici, un agent va venir te chercher. 

Jules relève la tête, le regarde et esquisse un petit sourire de politesse.

Au revoir Jules, lance Madame ROUX ». Puis sans un regard, elle passe la porte et s’en va accompagnée du Commissaire.

Jules ne la regarde pas non plus, il baisse la tête. Une larme se met à couler sur sa joue.

J’ai envie de hurler ! J’ai envie de rattraper Madame ROUX et de lui demander comment elle arrive à l’abandonner une seconde fois ! Il a 7 ans, il n’a rien demandé à personne ! Comment arrive-t-elle à se regarder dans le miroir ? N’a-t-elle pas de cœur ?

Je m’approche de Jules et m’accroupie près de lui. Le petit garçon ne me regarde pas. Il a l’air perdu.

« Bonjour Jules. Je lui essuie sa petite larme délicatement. J’ai tellement envie de le prendre dans mes bras et de l’emmener avec moi.

Bonjour Madame, me répond-t-il timidement.

Ça va aller ?

Je pense que oui…

Tu sais Jules, tu auras une belle vie quand tu seras grand. Ne laisse personne dire que tu n’es pas à la hauteur. Tu es intelligent, créatif et plein d’esprit. Tu verras, tout s’arrangera.

Un peu surpris par mes propos, il me regarde et me dit :

Merci Madame pour vos gentils mots.

Un agent entre dans la pièce et appelle d’une forte voix :

Jules GASNAL ?

Jules se lève et répond :

Oui Monsieur.

Suivez-moi, je dois vous déposer à la Préfecture de Police, dit sèchement l’agent.

Jules a de nouveau ce regard triste. Il se tourne vers moi et murmure :

Je vous reverrai ?

Mes yeux se remplissent de larmes. J’aimerais tellement pouvoir rester à ses côtés, le voir grandir, tout savoir de lui. A voix basse, je lui dis :

Je suis désolée mais c’est impossible. Je suis ton futur. Mais sois sûr que je ne te quitterai pas. Je ne t’abandonnerai pas, je t’en fais la promesse. Je te suivrai toujours. De bonnes choses t’attendent dans le futur. Saches que je suis très fière de toi.

Madame, vous connaissez ce garçon ? m’interroge l’agent.

Je me lève,

Non, non. Il était seul assit sur le banc, je suis simplement venue lui parler.

D’accord. Jules GASNAL, allons-y.

Au revoir Madame, me dit Jules.

Au revoir mon cher Jules... »

Je le regarde s’éloigner… C’était tellement court. Je suis si triste de le voir partir, j’aurais tant souhaiter que cet instant dur plus longtemps. Mais qu’aurais-je pu dire de plus à ce petit garçon ?

A mon tour, je quitte le Commissariat. Dehors, il fait toujours aussi froid. Je ne peux m’empêcher de penser à Jules. Que va-t-il se passer jusqu’au 14 décembre 1864, jour où il sera définitivement admis au service des Enfants Assistés du département de la Seine sous le matricule 10730. Je ne peux m’empêcher de l’imaginer seul, dans un dortoir. Mon pauvre Jules. Dans les documents que j’ai sur lui et dans les recherches qu’il a effectué adultes, il n’a jamais été fait mention de cette Madame ROUX. Se souvient-il avoir passé 2 ans chez elle ? Après ces 2 traumatismes, il a bien le droit d’avoir occulté une partie de son enfance. Une chose est sûre, il n’a donc jamais été trouvé sur une charrette à la frontière espagnole comme cela a été dit dans la famille.

Je décide de marcher un peu, cela va peut-être me remettre de mes émotions…

 

 

Sur la transcription du PV dans le registre des naissances de l’année 1864 de la commune de Suresnes (page 34), il est indiqué que la Police a procédé à des recherches afin d’obtenir des indices sur les parents de Jules, sans résultats, et qu’en conséquence, il a été déposé au dépôt des Hospices de l’AP-HP. Malheureusement, pas de Jules dans les registres des enfants en dépôt de l’année 1864. Où l’ont-ils emmené ?

Je n’ai découvert cette transcription qu’en avril 2017. Une pièce du puzzle tellement importante. 10 ans à chercher, à ne trouver que des bribes mais je t’ai fait une promesse Jules, je ne t’abandonnerai pas. Peut-être qu’un jour je réaliserai l’un de tes plus beaux projets, je l’espère tant…

certif origine

illustration : archive personnelle